Raphael Ouellet

5 questions, 5 chansons avec Alexandra Stréliski

On parle musique de films avec la pianiste.

Les événements s’enchaînent à une vitesse hallucinante depuis quelque temps pour la pianiste et compositrice montréalaise Alexandra Stréliski. Après avoir lancé Inscape il y a quelques mois  un deuxième album de compositions originales plus personnelles — elle multiplie maintenant les apparitions publiques et les concerts un peu partout dans le monde occidental.

Elle trouve le temps de voyager avec sa musique quand ses compositions ne sont pas trop occupées, de leur propre côté,  à se tailler une place de choix dans les scores du prolifique réalisateur Jean-Marc Vallée, qui l’admire beaucoup. Par le passé, quelques-unes de ses pièces se sont fait connaître en étant apposées à des scènes marquantes d’œuvres comme Dallas Buyers Club et Demolition, ainsi que dans les séries à succès Big Little Lies et Sharp Objects.

Reconnue pour sa musique néo-classique puisée dans l’émotion pure, elle peint de grands portraits musicaux à chaque fois que les marteaux de son piano frappent les cordes. On est allé à sa rencontre pour lui poser quelques questions sur sa vision, sa créativité et, pourquoi pas, sur ses goûts personnels.

Dans tes œuvres, tu préfères t’en tenir à tes émotions et à l’inspiration plutôt qu’à ta formation classique. De quelle manière est-ce que la formation peut constituer un frein pour ta créativité?

Il y a eu deux moments dans ma vie où j’ai été écœurée de jouer du piano. C’est arrivé à l’adolescence et quand j’ai fini l’université. J’avais fait ma technique d’écriture, ma théorie et tout. Quand je suis sortie de là, j’avais juste des formules mathématiques dans la tête quand venait le temps de jouer. J’ai arrêté de composer pendant environ deux ans, jusqu’à ce que je puisse retrouver un rapport spontané avec la musique. Pour oublier un peu tout ça.

« Je n’ai pas un rapport intellectuel avec la musique. »

Je n’ai pas un rapport intellectuel avec la musique. Du tout. Ni au niveau du répertoire ni au niveau de la théorie. J’ai appris tout ça parce que si je voulais diriger des cordes et faire des trucs comme ça, c’est définitivement utile. C’est un langage. Maintenant, je le connais, mais c’est comme pas naturel pour moi. C’est juste que ça m’a empêché de composer pendant un moment.

As-tu toujours eu cette facilité à te vulnérabiliser comme tu le fais dans ta musique?

En fait, à l’adolescence, j’étais vraiment coupée de mes émotions. J’essayais de montrer que j’étais capable d’en prendre. En vérité, je suis quelqu’un de vraiment sensible, mais je le cachais. Je le barrais carrément. Je me suis moi-même fait violence à travers ça parce que je n’ai pas fait attention à ma sensibilité, et quand j’écoutais des œuvres déstabilisantes, que ce soit au cinéma ou en musique, ça me ramenait un peu à qui j’étais réellement. Ça me désarmait.

Tu composes de la musique qui se retrouve au cinéma. Quel genre de film vient particulièrement te chercher en tant que spectatrice?

J’adore les storylines où t’as des personnages qui ont des vies parallèles à travers le temps. À chaque fois que le temps est fucké et que les gens sont reliés. Au niveau du timeframe, j’aime des trucs comme Memento. Sinon j’aime aussi les films comme Love Actually où il y a comme dix personnages dans le temps des Fêtes. J’aime les lignes parallèles parce que ça donne l’impression que tous les humains sont reliés. Et je sens qu’on l’est, quelque part. Tout est dans tout.

T’es une amatrice de films d’horreur?

Je ne suis pas vraiment fan du genre, je suis mille fois trop sensible pour ça. Je me souviens quand j’étais allée chez une amie pis on avait regardé Poltergeist. Je devais avoir 11 ans. Pis oublie ça, j’ai pas dormi de la nuit! Mes parents sont venus me chercher. Je suis encore traumatisée par la petite fille dans la télé. Il y avait aussi le gars qui apparaît dans le miroir vers la fin du film. Donc, non, je suis pas vraiment une fan de thriller. Maintenant, je ne me fais plus ça!

Tu portes attention à la musique de film depuis longtemps. Tu le faisais avant même que ta propre musique puisse tapisser une œuvre. Qu’est-ce qui constitue de la mauvaise musique de film selon toi?

« De la mauvaise musique de film, c’est quand ça prend trop de place. »

De la mauvaise musique de film, c’est quand ça prend trop de place. C’est lorsque ça se veut poignant, mais que c’est juste en train de révéler des choses que le spectateur a déjà compris! Donc si on remarque trop le score, c’est que c’est pas super bien fait. Ça peut être parce que c’est juste décalé ou encore parce que l’ego du musicien est dans le chemin. Ça gosse!

5 chansons qui ont joué un rôle important dans ton parcours ou dans ta vie en général…

1) Glenn Gould — Variation Goldberg BWV 988 — Aria 

C’est la cassette que ma mère me mettait au moment de me coucher. Je me suis endormie avec ça pendant vraiment longtemps. Ce que j’aimais, c’est que tu l’entends chanter. Tu entends un peu sa vibe de pianiste. Sa sensibilité, dans le fond. C’est sûr que ça m’a influencé. C’est ma tendre enfance. Je devais m’endormir après cette toune-là, qui est la première de l’album d’ailleurs. C’est pour ça que je l’ai choisie.

Avec le recul, c’est super imparfait comme enregistrement. C’est classique, mais imparfait. Et ça, ça me ressemble encore à ce jour. Ça va chercher le côté brut. Ça me touche moins quand tout semble parfait. Tandis que ça, c’est touchant.

2) Philip Glass – The Poet Acts

J’ai découvert la toune dans le long-métrage The Hours que j’ai vu à l’adolescence et ça m’a vraiment inspiré à vouloir faire de la musique de film. Je connaissais déjà Philip Glass par ses bandes sonores comme celles du Truman Show et de Metamorphosis. Mais tsé, The Poet Acts, c’est juste un ostinato. Ce sont des cordes qui tournent. Il y a peu de choses, mais en même temps, ça dit tout. Toute la charge émotionnelle est là. Pis il y a beaucoup de musique dans le film. Ça m’a fait réaliser qu’un score, ça peut être très peu et tout dire en même temps. Être minimaliste et émotif. C’est exactement la bonne charge. J’ai trouvé ça super inspirant.

The Hours m’avait beaucoup marqué. C’est un film vraiment complet où tout est en harmonie. Tout est à la bonne place. C’est une véritable œuvre cinématographique. Philip Glass est connu pour être vraiment redondant dans ses affaires, mais en termes de score, il est vraiment particulier. Je l’ai vu live à la Maison Symphonique, j’étais au deuxième rang. Il a joué Mad Rush au piano et j’ai fondu en larme à la première note tellement il est puissant dans son être. C’est un artiste vraiment incarné.

3) Edvard Grieg — Elegy Book 2, Opus 38

C’est surtout pour l’anecdote que je l’ai choisie. C’est la pièce que j’ai jouée en concert à un moment de ma vie où j’avais envie de lâcher le piano, puis à cause de celle-ci, je n’ai finalement pas arrêté. C’était vers la fin de mon conservatoire. J’avais simplement envie de tout arrêter pis j’ai eu la meilleure note de l’année en collégial 2. Ça fait que j’allais finalement jouer dans la grande salle à McGill. J’ai joué cette pièce-là que ma prof avait sélectionnée. Je la jouais vraiment lentement, de manière un peu tordue. Au moment où je me suis arrêtée, il y a eu un long silence. Un silence qui parle, un silence chargé. C’était l’émotion du moment. Je me souviens, il y avait une vieille madame polonaise qui pleurait en avant. C’est vraiment ce moment-là qui a été déterminant pour me ressaisir.

4) Whitney Houston – I Have Nothing 

C’est une toune qui rend hommage à la place que prend la pop dans ma vie. Et surtout dans mon char! J’ai choisi cette chanson-là parce que récemment je suis allée en France chez des amis et on a blasté le vinyle de Whitney Houston. On s’est égosillé à chanter et c’était très cool comme moment! Chez-nous, j’écoute plus du indie folk. De la musique comme Avec Pas d’Casque, Sufjan Stevens, Safia Nolin ou Jose Gonzalez. Mais dans mon char, j’écoute du gros pop genre Stromae, Jain ou Lana Del Rey. Je trouve ça vraiment bon.

J’aime la musique catchy pis ça paraît dans ma musique quand même. J’aime les hooks. Ça pogne à planche et c’est pas pour rien. Il y a quelque chose d’universel dans ces musiques-là, et moi, c’est ce qui m’intéresse dans tout ça. Trouver quel est le lien entre les gens. C’est comme le leitmotiv de ma vie. Je cherche ce qui va rassembler les humains et je trouve que la pop le fait bien.


5) Tire le coyote – Le ciel est backorder

C’est une toune qui m’a marqué récemment parce que j’ai perdu un ami cher cette année. Tire le Coyote (Benoît Pinette), je l’avais déjà entendu, mais je ne l’avais jamais vu jouer live. Je l’ai vu à la télé, pis je pense que c’est là qu’il m’a le plus rentré dedans. Ça m’a fait penser à mon ami. C’est une très belle toune et c’est vraiment un beau texte. Il y a quelque chose de brut, de poétique. Pis c’est un bel artiste. Il est original et il a une voix de soprano. C’est quelque chose que j’aime beaucoup chez lui. Il a une belle sensibilité.

La vie est tellement allée vite dans les derniers mois que je process mon deuil petit peu par petit peu. C’était un de mes meilleurs amis de mon cercle privilégié. Il avait le cancer depuis 8 ans. Il est mort en mai dernier. Il y a tellement de grosses choses qui se pointent dans ma vie ces derniers temps auxquelles je dois faire face. Quand j’ai écouté Tire le Coyote, ça m’a comme remis tout ça en face. Je me suis mise à brailler, pis ça m’a fait du bien. Ça m’aide à faire mon deuil.

Alexandra Stréliski vient d’annoncer une supplémentaire pour son spectacle sold-out de Québec, ça se passe le 2 mars 2019 au Palais Montcalm.

Elle sera de passage à Montréal le 4 juillet 2019 dans le cadre du Festival de Jazz.

Pour plus de détails sur les dates (qui ne sont pas encore complètes) de sa tournée québécoise, ça se passe ici.

Pour suivre Alexandra Stréliski, c’est ici.

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