À la défense de « Baby it’s Cold Outside »

Cette théorie pourrait changer notre façon de considérer le standard jazz de Noël.

Récemment, plusieurs radios aux États-Unis et au Canada (dont CBC) ont annoncé qu’elles retiraient de leurs ondes la chanson Baby It’s Cold Outside, un standard jazz de Noël, écrit par Frank Loesser en 1944 et popularisé par pas mal tous les chanteurs de jazz et Michael Bublé (oh snap). Pourquoi? Il semblerait que les paroles sont jugées trop sexistes pour notre époque.

Cependant, une théorie qui date d’aussi loin que 2010 affirme que la chanson ne fait pas la promotion de la culture du viol et que les paroles jugées sexistes sont en fait un stratagème pour justement contourner les mœurs rigides de l’époque.

Je vous en fais part ici.

Tout d’abord, si vous n’avez jamais entendu la chanson, la voici. Écoutez bien les paroles :

Ce que la chanson dit

La chanson est structurée comme un dialogue entre un gars et une fille. Cette dernière s’est rendue chez son beau pour une petite date innocente, et elle est en train d’annoncer qu’elle doit s’en aller parce qu’il commence à faire tempête dehors. Le gars veut qu’elle reste plus longtemps, pour qu’ils puissent continuer de se pelotter ensemble. À chaque fois que la fille évoque une raison pour laquelle elle ne peut pas rester, le gars l’interrompt pour démonter son argument.

La fille trouve plein de prétextes pour s’en aller : ses parents vont s’inquiéter, sa tante va la chicaner, les voisins vont jaser, etc. À un moment donné, elle s’exclame même : « Hé, qu’est-ce qu’il y a dans ce cocktail? » supposément pour évoquer la possibilité que le gars ait mis de la drogue dedans.

En 2018, à l’ère #agressionnondénnoncée, #moiaussi, bref, à l’ère où le monde découvre à quel point la culture du viol est sournoisement présente partout, on ne peut pas en vouloir à ceux qui crient au sexisme et au boycott.

D’ailleurs, en 2007 mon ami Olivier et moi avons créé une version française de cette chanson. À l’époque, notre duo musical Otarie était reconnu sur la scène locale pour des chansons que certains qualifiaient de grivoises, que d’autres trouvaient vulgaires. Nous, on disait qu’on faisait des chansons drôles et niaiseuses. Des sottises, quoi. On parlait de sexe, d’aventures et de dates désastreuses. Mais évidemment, une fille qui exprime son enthousiasme pour le sexe, c’est vulgaire et unlady-like.

Cette version française de Baby it’s Cold Outside (qu’on a créativement nommé Bébé, y fait frette dehors) s’intégrait donc parfaitement dans notre corpus d’œuvre, d’autant plus qu’on avait décidé d’exagérer le personnage de l’homme pour le rendre encore plus sleazy, mielleux et douchebag. C’était notre façon à nous de dénoncer le ridicule des paroles telles qu’on les interprétait.

Ce que la chanson cache

Cependant, j’aimerais revenir sur les mœurs et la condition de la femme à l’époque où la chanson a été écrite. En 1944, les jeunes filles non mariées n’allaient pas seules visiter des jeunes hommes chez eux. Les jeunes filles respectables étaient chastes, bien élevées, pures, soumises à leur père avant de devenir soumises à leur mari.

Selon elle, il s’agit d’une chanson où la tension sexuelle est palpable des DEUX côtés.

Mais mettons que Loesser ait imaginé que la fille souhaitait vraiment rester chez son doux, mais que son statut de jeune fille respectable l’en empêche… mettons que pour pouvoir rester sans compromettre sa réputation, elle décide de jouer, de performer un refus… pis mettons que le gars comprend ce qu’elle est en train de faire et lui fournit les réponses qui neutralisent ses arguments… ce qui fait que OH NON, QUEL DOMMAGE, JE NE PEUX PAS PARTIR, J’AI TOUT ESSAYÉ, MAIS VRAIMENT IL N’Y A RIEN À FAIRE, JE VAIS ÊTRE OBLIGÉE DE PASSER LA NUIT CHEZ JEAN-PÉNIS MAUDITE TEMPÊTE DE NEIGE MERCI, JEAN-PÉNIS DE M’HÉBERGER AINSI…

C’est là la théorie (mucho vulgarisée par yours truly) de l’auteure Slay Belle, du magazine Persephone.

Selon elle, il s’agit d’une chanson où la tension sexuelle est palpable des DEUX côtés. La fille exprime les limites placées sur son genre, le gars lui fournit des arguments pour protéger sa réputation.

« Mais, mais, LE GHB dans son drink!!! » diront certains.

Miss Belle avance que l’expression « Coudonc, quessé qu’y a dans c’te drink-là » était couramment utilisée à l’époque (entre autres dans les films) pour dévier la responsabilité de certaines actions sur l’alcool. Comme une façon de dire « Ouf, pourquoi est-ce que je viens de faire un clin d’œil à Jean-Pénis, je dois ben être saoule, ma foi! »

Belle termine son argumentaire en soulignant la symbolique de la fin de la chanson, où les deux personnages chantent en harmonie « But baby it’s cooooooold ouuuuuutsiiiide », preuve, selon elle, que la fille ET le gars sont d’accord et consentants.

Un petit party trick

Honnêtement, j’ai vraiment envie de croire en cette théorie. Le personnage d’une jeune fille des années 40 se dévergonde avec délectation me plaît énormément.

En plus, si c’était vrai, l’objet de ridicule dans ma version française deviendrait le personnage que je campe (la fille), parce qu’elle avouerait ainsi qu’elle veut coucher avec ce gros douchebag en bobettes qui écoute du Laymen Twaist en mangeant des guirlandes en popcorn (faut écouter ma version pour comprendre).

Je ne sais pas si on percera un jour les intentions réelles que Frank Loesser prêtait au personnage de la fille.

Je ne sais pas si on percera un jour les intentions réelles que Frank Loesser prêtait au personnage de la fille. Le seul indice vérifié qui confirmerait la théorie de Slay Belle est le fait que Loesser avait composé cette chanson pour chanter avec sa femme lors de réceptions mondaines à Hollywood, lorsqu’ils voulaient signifier aux invités qu’il était temps de partir. C’est pas difficile d’imaginer la femme de Loesser, Lynn Garland, chanter la chanson avec un air coquin et faussement affecté.

Anyway, la chanson n’est pas interdite, c’est juste qu’on l’entendra moins à la radio. Mais moi ça m’empêchera pas de la chanter comme bon me semble, juste parce que ma version est drôle, peu importe comment on la lit. Peut-être que CBC pourrait la diffuser… ça fait longtemps que j’ai pas eu de versements de la SOCAN.

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