Leo Hamel

Anatole  : Le couteau à la gorge

Le personnage d'Alexandre Martel pourrait mourir à tout moment, puis renaître.

Alexandre Martel met un couteau à la gorge de son personnage Anatole sur Testament, un deuxième album-concept plus pop à travers lequel il se permet de montrer le doigt d’honneur aux consensus de l’industrie musicale québécoise.

Alexandre Martel a surpris tout le monde en présentant Anatole pour la première fois au grand public il y a quelques années. Vêtu d’un costume de squelette et portant un masque de fard blanc, ce personnage androgyne notamment inspiré du Thin White Duke de Bowie arrivait alors avec un son électro analogue des années 1970 et 1980 flirtant avec des sonorités à la Giorgio Moroder. Il avait même son propre backstory de dérape dans les rues de L.A, une trame narrative qui a collé entre elles les chansons du premier album, L.A./Tu es des nôtres, paru en 2016. Bref, la grosse affaire.

Inventé pour dénoncer le manque d’audace dans la sphère culturelle québécoise, le personnage a rapidement frappé l’imaginaire entouré de ses musiciens lors de performances éclatées où il confrontait le public. Il se promenait dans la salle, prenait des spectateurs à part, sautait dans l’assistance. Il en mettait plein la vue. Au point de perdre pied dans sa propre démarche. Au terme de sa tournée en 2017, Anatole a finalement révélé que tout le mythe autour de sa personne était faux et qu’il allait éventuellement revenir sous une autre forme.

Fast-forward quelques mois plus tard : Anatole est de retour avec Testament, un tout nouvel album-concept qui va explorer d’autres avenues de sa personnalité. Cherchant à tout prix à casser les préconceptions, ce deuxième projet résolument plus pop a été pensé, écrit et composé différemment et prend même des airs d’un récit biblique. On assiste à la mort du personnage sous la main d’un public enragé et à son éventuelle résurrection sous une autre forme. Son créateur, le musicien et mastermind Alexandre Martel, s’est calé dans un divan avec une canette à la main pour nous en dévoiler un peu sur son alter ego en constante mutation et ses intentions derrière tout ça.

Construire sa propre cage

« C’est difficile de rester libre de ses propres convictions en général. C’est important de se laver les croûtes un peu des fois. »

D’entrée de jeu, ce sont les performances trop extravagantes qui ont sonné le premier arrêt de mort d’Anatole. Elles avaient pris des proportions démesurées et l’idée de devoir surpasser ce genre d’exercices devenait absurde, voire insensée. « J’avais créé des nouvelles attentes pis, malgré moi, je m’efforçais de les remplir. C’est à partir de là qu’est née l’idée de tuer Anatole pis de revenir. C’était juste une manière de surprendre les gens, une fois de plus, » admet-il, avant de revenir à ses motivations initiales. « Au départ, le but [avec Anatole] c’était simplement d’être libre. Finalement, au fil du temps, on s’était juste construit une autre cage. Je me suis finalement rendu compte qu’on n’avait pas à être esclaves de ça. On pouvait juste faire autre chose. »

Cette volonté de renouveau est née dans la liberté de création. Après l’aventure de L.A./Tu es des nôtres, l’écriture de nouvelles chansons allait passer par une autre démarche, soit celle de bâtir de nouvelles chansons à partir de la voix et du chant, sans instruments. En gros, Alexandre fumait du weed et chantait des mélodies dans le confort de son appartement. Une démarche réfléchie dès le départ. « Je me suis dit qu’en changeant la méthode, le résultat allait forcément être différent, parce que j’écrivais tout le temps avec une guitare ou un piano, » lance-t-il. «  Ce qui me gosse le plus dans la vie, ce sont les gens qui font tout le temps le même disque. Je chiale tellement contre ça que j’avais la hantise de tomber moi-même dans le panneau. »

Musicalement, Testament propose dix chansons aux compositions plus simples, mais qui ne cherchent pas à faire de compromis sur les mélodies. Il se présente comme un album où les passes de prog des premiers instants se sont perdues en cours de route au profit des sonorités et des structures résolument plus pop. « Dès le départ, je me suis rendu compte que ça allait être un album plus heureux. Ce qui ne veut pas dire que ça reflète mon état d’esprit lorsque je l’ai fait, » observe-t-il.

Bâti comme un récit dans lequel Anatole monte sur scène pour donner un show avant d’être exécuté par les spectateurs en furie, ce nouvel album tire ses grandes lignes d’expériences personnelles. En fait, il est inspiré à 100% de la relation avec le public. « Quand j’incarne Anatole, toute l’attention est sur moi. J’suis comme le prisme par lequel toutes les énergies du groupe passent. Ça fait que j’ai développé une relation avec le public qui était vraiment différente de tout ce que j’avais vécu avant, » observe-t-il.

Sacrifié par la foule

« Pendant le spectacle, c’est comme si le public arrêtait d’être une masse d’individus pis devenait une entité propre avec sa propre énergie et ses propres obsessions. Ça donne l’impression que c’est comme un rituel où tu te fais égorger au levé du soleil. C’est comme un sacrifice en haut de la montagne. Je pense que c’est très sanguinaire. »

Ce trip est incarné à travers le tracklisting de Testament qui raconte une histoire selon une suite logique d’évènements. Même si la succession de chansons comme Exode, Testament, Renaissance et À sept pas du ciel porte un message, Alexandre Martel est un peu déchiré lorsqu’on lui demande s’il voulait concrètement véhiculer un propos à travers tout ça. « On dirait que tout mon être veut dire non. Ça me gosse le monde qui se place comme porte-étendard de quelque chose. Je ne pense pas que l’art ait à dire quelque chose, mais j’avais cette relation-là avec public et avec l’art » avance-t-il, avant d’enchaîner avec une constatation plus tangible : « S’il y a quelque chose qui est véhiculé dans l’album et qui est volontairement mis dans plusieurs chansons, c’est une critique directe du milieu musical québécois. La façon dont ça fonctionne, la manière dont on veut duper les gens pis garder le public dans l’ignorance. Un public qui achète toujours les mêmes affaires. Sérieusement, ça me tue. »

Un public qui achète toujours les mêmes affaires. Sérieusement, ça me tue.

Sa critique se poursuit lorsqu’il se penche sur le système de diffusion au Québec. « Ça ne fonctionne pas. Les salles de spectacles bookent tout le temps les mêmes shows, ça fait qu’ils présentent tout le temps la même affaire au monde. Les gens ont tout le temps l’impression qu’il ne se fait rien d’autre que du folk au Québec. Ça me gosse. Les salles devraient se botter le cul pis prendre des risques pis présenter des affaires que les gens vont peut-être détester. C’est important que les gens voient des choses qu’ils n’aiment pas dans la vie. Tu devrais pouvoir voir des choses et dire “J’ai trouvé ça dégueulasse. Ça m’a fait chier ce show-là. J’ai détesté ça!” Si tu ne vis jamais ça, tu ne peux jamais tomber en amour non plus, » lance-t-il.

C’est là que sa propre proposition artistique, celle d’Anatole et ses mises en scène confrontantes, prend tout son sens. Tout est une question de diversité. « L’idée, c’est juste d’exposer les gens à plein d’affaires différentes. C’est une chaîne qu’on peut difficilement se sortir, mais on va le faire. On est là-dessus. J’ai assurément un penchant pour la provocation. Ça se reflète toujours sur ce nouvel album. Des fois, ce que je fais c’est enfantin et impertinent, mais un peu d’impertinences, ça fait du bien. »

L’album termine son parcours en smoothness avec la pièce Isaac. Dans le récit biblique, celui-ci est pratiquement sacrifié par son père Abraham. C’est à se questionner si Alexandre Martel compte pour sa part passer à l’acte avec sa propre création. « À tous les soirs et à chaque show, Anatole a le couteau sur la gorge. Pis peut-être qu’un jour, Dieu ne sera pas là pour m’arrêter. Il pourrait disparaitre du jour au lendemain, » conclut-il, laissant planer le suspense dans l’air.

Testament est maintenant disponible en magasins et en streaming sur toutes les plateformes numériques.

Anatole fera un retour sur scène sous une nouvelle forme encore indéterminée au courant des prochaines semaines. Il sera notamment de passage à Montréal le 6 novembre au Ausgang Plaza dans le cadre de Coup de Cœur Francophone.

Il sera également de passage dans plusieurs villes québécoises. Toutes les infos se retrouvent sur sa page Bandcamp.

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