Aujourd’hui, je pleure Kim Shattuck

La chanteuse de The Muffs s'éteint à l'âge de 56 ans.

Je suis tellement content que mon ami Julien St-Pierre m’ait prêté le CD Blonde & Blonder, 2e album du groupe californien The Muffs, quand j’étais en secondaire 2 ou 3. C’était vers 1995. On commençait à se tenir ensemble et j’écoutais surtout du ska. J’allais dans son sous-sol à Tétraultville, chiller avec lui et son gros chat gris. Un petit repère où j’avais moins peur des autres.

Il m’avait prêté ce CD des Muffs et le premier Mad Caddies. Ça m’a pris un certain temps avant d’écouter The Muffs. Avec la photo du cover, j’avais peur que ce soit trop alternatif/grunge pour mes goûts et pour ma recherche des mélodies pop à travers la musique loud.

Le coup de foudre

Puis, un soir, j’ai mis l’album dans ma chambre. Ma mère écoutait la télé en bas. Mon père était parti de la maison depuis très peu. La découverte de tous ces bands punk pas très connus d’un peu partout dans le monde me faisait penser à autre chose que mes parents qui s’insultent et leurs hosties d’avocats qui essaient de me convaincre de me ranger d’un bord ou de l’autre. J’aimais mieux me perdre dans ma tête, assis devant ma radio avec le booklet d’un CD dans mes mains. J’aimais mieux The Muffs. J’aime encore mieux ça que tout le reste.

Dès le premier « You were a fool… » de la chanteuse Kim Shattuck (pour plusieurs, elle est la voix féminine de la chanson Lori Meyers du groupe NOFX) j’étais charmé. Je me souviens avoir écouté cette première chanson (Agony) avec le sourire aux lèvres et des frissons qui me parcouraient le dos. J’avais trouvé, et j’étais en amour. C’était le meilleur groupe pop-punk que j’avais entendu à ce jour.

J’aimais bien Green Day comme tout le monde, j’aimais plein de groupes punk et ska et ses dérivés, mais il manquait toujours quelque chose d’excitant. Il manquait de voix féminine aussi. La chanson s’est terminée (sur une fausse note de bass d’ailleurs) et je l’ai recommencée. J’étais pas encore prêt à écouter la 2e chanson. Il fallait que je réécoute la première. You were a fool… le sourire, les frissons. Perfection.

Le mystère

À cette époque préinternet, c’était quasi impossible d’avoir de l’info sur des bands. Fallait lire des fanzines, aller au Underworld ou au HMV écouter des CDs, écouter CISM, pour espérer apprendre quelque chose sur le band pas connu qui te faisait tripper. Il fallait sortir et aller voir des shows. Parler à d’autres fans. Il fallait se forcer le cul un peu.

Il fallait avoir le guts de ne pas écouter ce que toute ton école écoutait. À part moi et St-Pierre, je suis pas mal certain que personne à l’École secondaire Édouard-Montpetit en 1995 n’écoutait The Muffs. Ça faisait partie du trip aussi. Avoir un trésor entre les mains. Comment un band aussi bon pouvait-il rester quasi-inconnu? Comment se faisait-il que le monde capotait sur Hole, alors que The Muffs c’est dix fois meilleur ? Comment ça se faisait que cette chanteuse n’était pas considérée comme la plus grande chanteuse (ou chanteur) punk de tous les temps ?

Elle était parfaite. The Muffs, c’était parfait. Je pouvais devenir un adulte s’il y avait de l’aussi bonne musique dans mes oreilles à chacun de mes pas et de mes erreurs. La soundtrack de ma vie.

Le coup de poing

La chanteuse des Muffs, Kim Shattuck, est morte hier après un combat de 2 ans contre la sclérose latérale amyotrophique (SLA). Je ne savais pas qu’elle était malade. Je lui avais même envoyé un courriel il y a 2 semaines pour qu’elle et son band viennent jouer au Pouzza cette année. Leur présence au Pouzza en 2015, où elle a performé sur la scène extérieure en solo (quel privilège) et plus tard aux Foufs avec son band, devient encore plus importante pour moi.

Quand je l’ai finalement rencontré en personne, après plusieurs conversations au téléphone (où j’avais le chapeau d’organisateur du festival et non de méga fan), elle m’a regardé de la tête au pied pour me dire : « Oh Hugo, you look so American! »

On a ri de moi. Je le prenais un peu comme une insulte, mais j’étais au peak de mon look « scalper punk ». Aujourd’hui, je suis allé voir l’Instagram de Miss Shattuck, et elle trippait sur le baseball ben raide. Sur ces photos à Montréal pendant le Pouzza, elle souhaitait même le retour des Expos. J’ai vu aussi des photos de son mari où il était habillé en baseball et semble très américain également. Je pense que c’était un genre de compliment. En tout cas, à partir d’aujourd’hui, je le prends comme ça.

Je ne pensais pas que ça m’affecterait autant. Depuis hier soir j’écoute The Muffs, je regarde des photos, j’essaie de pogner des tounes à la guit. J’ai pleuré dans mon char. J’ai le goût de pleurer en ce moment. Je ne fais pas exprès. Je trouve moi-même ma réaction exagérée, mais je n’y peux rien. J’ai pas pleuré pour le dude de Soundgarden ou David Bowie. J’écoutais pas ça. Mais je pleure devant la beauté des mélodies de cette grande songwriter. Tellement underrated.

Pourtant, Kim Shattuck était une très très grande songwriter. De loin supérieure à tous ceux qu’on élève au rang de grands mélodistes, ici au Québec. Personne ne lui arrive à la cheville. La musique n’est pas une compétition évidemment, mais il y a une injustice frappante quand des artistes uniques et dédiés comme l’était Kim Shattuck passent dans le beurre. Pendant ce temps, d’autres clowns avec de beaux manteaux, des belles montres, qui « sont partis de rien, pis là sont au top » se font lancer des fleurs. On aime plus ce qui est bon, beau et spécial. On aime ce qui est big.

Les pleurs

Je suis en criss. Je suis triste. Il n’y aura plus de nouvelles chansons de Kim Shattuck et des Muffs. Je la verrai plus en show. Tranquillement et malheureusement, la modernité et la superficialité de notre époque feront en sorte qu’un jour, trop bientôt, il n’y aura plus d’autre Kim. Plus d’autres Muffs. La planète va exploser avant le retour du cœur dans la musique. L’échec de l’humain.

Kim Shattuck était un personnage. La petite robe noire d’écolière, les bas 3/4, les cheveux ébouriffés, le maquillage qui coule, le cri guttural «  woahhhhhhhhhh » chanter par une fucking lionne. Yup, une fille avec une guit, plus cool qu’aucun gars avec une guit ne pourra jamais être, et qui a sûrement donné envie à des milliers de filles de faire la même chose.

La Terre vient de perdre une des meilleures à avoir pris une guit et crier sa haine et son amour.

Pendant ce temps, des guignols vont continuer de remplir des arénas et d’autres coconuts vont aller voir ça et se faire à croire que ce sont des génies, de grands artistes. Ils vont vivre jusqu’à 100 ans et nous péter les oreilles avec leurs viandes froides de chansons, pendant que les plus beaux chats vivent juste 12 ans et que Kim Shattuck, la meilleure des meilleures, est morte trop jeune.

Mais c’est peut-être ça le but du punk justement et de l’underground en général. Que ceux qui catchent pleurent quand c’est le temps. Les autres se mettent deux de large dans les escaliers roulants du métro pour se rendre au Centre Bell. Il n’y a pas de place pour passer les cocos. Je vais attendre d’être rendu en haut de l’escalier. J’ai nulle part où aller anyway.

J’suis tellement content que Julien St-Pierre m’ait prêté le CD des Muffs quand j’étais au secondaire.

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