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Beatfaiseur du mois : High Klassified

Entretien avec le Lavalois derrière des beats de Zach Zoya, Mick Jenkins et Future.

Peu de gens le savent, mais le Québec regorge de beatmakers absolument incroyables. Ces forces tranquilles oeuvrent malheureusement trop souvent dans l’ombre de l’Internet et de celui des rappeurs et rappeuses de la province. C’est donc pour vous faire découvrir ces talents cachés qu’URBANIA Musique vous présente sa série « beatfaiseurs » qui, chaque mois, vous fera découvrir un producteur ainsi que ses titres préférés dans une playlist de son cru.

High Klassified est l’un de ses rares beatfaiseurs du Québec qui n’a pas besoin de présentation. Depuis au moins 5 ans, tout le monde reconnaît ses grosses lunettes, son high-top toujours bien entretenu et ses souliers toujours de plus en plus swag . Nos oreilles se sont habituées à son « High Klassified No Ongaku » (Japonais pour « La musique de High Klassified) et ses hi-hats glissants après les avoir entendus sur des chansons de Mick Jenkins, Zach Zoya, Future et The Weeknd.

Aujourd’hui âgé de 25 ans, Kevin Vincent (de son vrai nom) s’est hissé au sommet du beatmaking québécois, tout en conservant son port d’attache à Laval dans le sous-sol de ses parents. Entretien avec celui qui est passé de faire des beats avec son crew d’Alaiz au producteur le plus en demande de la couronne nord.

Du piu piu à l’international

Toi et les gars d’Alaiz, vous venez du mouvement piu piu, une communauté musicale qui oeuvrait surtout au début des années 2010 et qui a été propulsée par Artbeat Montreal. Qu’est-ce qui s’est passé durant cette époque-là et qu’est-ce que le piu piu a amené à la scène montréalaise?

Je pense que c’était une révolution pour la musique. Ça peut paraître bizarre, mais on dirait que pour la première fois, la jeunesse se rencontrait pour faire un truc différent, pas juste pour faire le party ou du sport. On dirait que grâce au piu piu, le nouveau sport, c’était de faire de la musique.

«On dirait que grâce au piu piu, le nouveau sport, c’était de faire de la musique. »

Ça nous a amenés à nous transmettre du knowledge, des contacts, des influences musicales. Ça a vraiment aidé au développement de la scène montréalaise, voir québécoise.

Le partage était vraiment au centre de la démarche?

Oui vraiment. Plein de monde venait de partout au Québec avec leur propre son et j’ai appris tellement de choses grâce à eux, et vice-versa. Je pense que c’était vraiment un gros cercle d’entraide.

C’est fou parce que tout ce partage-là a amené plein de monde a level up du piu piu et plusieurs travaillent à l’international maintenant. Comme Shash’U qui est sur Fool’s Gold avec toi, ou Kaytranada. Pourquoi on parle pas plus du beatmaking dans ce cas-là?

Je trouve que, malgré tout, le spotlight sur les producers s’est vraiment amélioré dans les dernières années. C’est sûr qu’ils en ont pas encore assez à mon goût, mais quand tu regardes des gars comme Metro Boomin qui sortent leur propre album et qui peuvent réussir à mettre une chanson dans le top 40 juste avec leur nom, tu vois que les producers s’en viennent reconnus tranquillement. Mais j’avoue que y a encore du travail à faire.

Ce serait quoi ton monde idéal alors?

J’aimerais ça que les gens apprennent à plus apprécier les albums de beats. Pendant un moment les beat tapes ont été quand même populaires, mais on dirait que depuis, les gens ont toujours pas compris comment écouter ça. Moi-même, en ce moment, je sors des projets et je dois absolument mettre des voix dessus parce que quand je sors juste des instrus, les gens accrochent pas.

On devrait juste apprendre à enjoy certains types de musique différemment. Moi, personnellement je suis capable d’écouter un beat tape et de l’aimer même sans paroles. Mais beaucoup de gens ont encore des problèmes avec ça.

Travailler seul et avec la famille

Effectivement, dans beaucoup d’entrevues que j’ai lues de toi tu semblais dire que tu faisais des efforts pour mettre de voix sur tes chansons. Est-ce que ça te fait chier des fois?

Ça me fait pas vraiment « chier » parce que je suis toujours heureux et reconnaissant de la musique que je sors quand je demande à d’autres d’ajouter des paroles. Et même si j’aime beaucoup sortir des instrus solo, j’aime encore plus sortir des chansons avec des voix.

« On m’a appris que dans la vie t’as besoin de personne d’autre que toi. »

 

On m’a appris que dans la vie t’as besoin de personne d’autre que toi. Fak des fois c’est un peu wack d’avoir à dépendre d’autres artistes pour travailler. Quand je fais des chansons avec d’autres, ils doivent faire repasser ça par l’artiste, son manager, sa maison de disque, la mienne, etc. Fak des fois c’est plus simple et nice de sortir juste un instru.

T’es un self-made man en gros?

Yeah je dépends de personne. J’ai mes deux studios à moi. Bon, j’ai pas encore mon permis tho haha. Je dépends de Uber pis des gens qui me font des lifts. Mais musicalement, j’aime faire mes shits à moi.

Attends, tu as DEUX studios!?

Mes parents sont divorcés alors j’ai un studio dans le sous-sol de ma mère et un dans celui de mon père. J’ai monté les deux avec mon voisin et mon père. On a construit les murs nous-même, j’ai peinturé et tout.

Et maintenant que t’as tes studios chez toi, sors-tu des fois haha?

Haha, dernièrement je suis dans un mood où je suis vraiment toujours chez nous justement. J’ai mon propre gym aussi et mes jeux vidéo alors je me promène entre ça et le studio. Et la fin de semaine, je sors si j’ai des contrats ou des meetings, mais sinon je suis très bien chez moi oui. Très correct.

Y a une couple d’années j’étais plus souvent dans les clubs et ces affaires-là, mais là je suis rendu pas mal un gars qui fait de la musique chez lui et qui chill avec ses amis.

Pourquoi t’as arrêté d’aller dans les clubs?

Ça tuait trop de mon temps, de sortir et boire toute une fin de semaine, avoir un hangover le lundi et juste faire des beats à partir du mardi. C’est pas que je sors pus, mais je sors beaucoup moins qu’avant, pour me garder plus focus sur ma musique.

Et pourquoi rester encore chez tes parents, c’est surement pas une question de budget?

C’est plus en termes de valeurs familiales. Quand tu vis dans une famille haïtienne, la maison c’est une grosse commune où tout le monde fait sa part. Si quelqu’un part, c’est une partie de la maison qui part aussi.

Collaborations et succès

Parlons maintenant un peu de ta musique. Cette année tu as produit Misstape avec Zach Zoya, le nouveau poulin de 7ième Ciel. Comment vous en êtes arrivés à travailler ensemble?

Mon manager a vraiment un talent de traqueur et il est toujours à l’affût des nouveaux talents. En écoutant Superficial de Zach Zoya et il s’est dit qu’on devrait travailler ensemble. À ce moment-là je travaillais sur mon EP Kanvaz et la chanson 1919 était supposée être faite par un autre rappeur. Mais ça prenait tellement de temps avoir son verse que pour réduire sa job, j’ai demandé à Zach de venir chanter un refrain. Finalement, l’autre rappeur a chocké alors on a demandé de Zach de faire le reste de la track aussi.

Depuis, on a continué de jouer ensemble après et on a commencé à jaser avec 7ième Ciel en proposant d’aider à développer le son de Zach. On a ensuite décidé de sortir un projet ensemble. Une fois par semaine, il venait au studio chez moi et on travaillait sur des beats ensemble. Et ensuite j’allais au studio avec lui et il enregistrait ses voix. Une journée beat, et une journée enregistrement.

Tu as aussi travaillé sur le dernier album du rappeur de Chicago Mick Jenkins. Ce qui est fou c’est qu’en fait vous collaborez ensemble depuis son premier mixtape. Comment est-ce qu’un gars de Chicago a fini par travailler avec toi?

Ah man, l’arrivée de Mick Jenkins dans ma vie c’est tellement random. C’est grâce à un designer montréalais qui s’appelle Adam Taubert. Back in the days, il avait sorti un pantalon que je voulais et j’arrêtais pas de lui écrire pour les avoir. Au même moment, de son côté, il m’a parlé qu’il connaissait un gars de Chicago qui voulait absolument travailler avec moi. Fak j’ai dit ok et on a booké une session de studio avec lui pour dans deux semaines.

« Ah man l’arrivée de Mick Jenkins dans ma vie c’est tellement random. »

Deux semaines plus tard, j’avais évidemment complètement oublié. Fak un matin, Mick Jenkins et son manager débarquent chez moi en me disant qu’on avait une session de prévue. J’étais vraiment déstabilisé fak j’ai demandé à Da-P (NDLR : Beatmaker membre du collectif Alaiz) qui habitait littéralement chez nous à cette époque-là de venir à la session avec moi. On es rentrés dans la voiture avec Mick, sans savoir c’était qui, et on s’est rendu au studio. On avait jamais écouté sa musique.

Une fois rendu, il m’a fait écouté ses beats et c’est là que j’ai réalisé que c’était une machine. C’est comme ça que Da-P et moi on a fait le beat de The Waters. À partir de là, on a gardé une bonne relation et chaque fois qu’il revenait à Montréal il avait des sessions avec Da-P, Kaytranada et moi.

En terminant, je trouve que tu travailles quand même à contre-courant de la scène. Pendant que tout le monde sort des tracks aux deux jours, toi tu lances des chansons vraiment au compte-goutte. Est-ce que c’est voulu?

C’est surtout que je suis pas un gros amateur de comment la musique est gérée en ce moment. Tout est rapide et tout sort trop vite. Ça fait que les gens y accordent moins d’importance. C’est juste une question d’entretenir un hype.

« Je suis pas un gros amateur de comment la musique est gérée en ce moment. »

Avant, quand je commençais à faire un beat,, je prenais un teaser de 30 secondes et je le mettais sur SoundCloud et j’accumulais plein d’écoutes et ensuite je le supprimais. C’était une manière de montrer aux gens que j’étais encore actif. Mais depuis que SoundCloud perd en popularité, je publie mes teasers sur Instagram.

La raison pour laquelle on pense que je sortais pas de beat dans les dernières années c’est surtout que j’ai envoyé des tracks à plein de rappeurs qui n’ont jamais débouché. Mais 2018 est de loin l’année où j’ai été le plus actif musicalement. J’ai sorti deux projets et c’est sûr que je vais en sortir un autre avant la fin de l’année.

En fait, comme j’ai réalisé que je peux pas m’en sauver, j’ai commencé à sortir de la musique plus souvent, mais tout en me respectant.

En terminant, nous avons demandé à l’artiste de nous créé une playlist de ses chansons du moment. Voici donc la sélection de notre beatfaiseur du mois, High Klassified.

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