Jules Tomi

Beatfaiseur du mois : Lowpocus

Pas besoin d’être un vétéran pour bien connaître son hip-hop.

Peu de gens le savent, mais le Québec regorge de beatmakers absolument incroyables. Ces forces tranquilles oeuvrent malheureusement trop souvent dans l’ombre de l’Internet et de celui des rappeurs et rappeuses de la province. C’est donc pour vous faire découvrir ces talents cachés qu’URBANIA Musique vous présente sa série « beatfaiseurs » qui, chaque mois, vous fera découvrir un producteur ainsi que ses titres préférés dans une playlist de son cru.

Préparez-vous à reconnaître le nom de Lowpocus dans les prochaines années. Du haut de ses 26 ans, le jeune producteur est tranquillement en train de s’imposer comme la relève du beatmaking. Projets solos, collaborations et productions sur différents projets de rappeurs québécois : la prochaine année du beatmaker s’annonce remplie de nouvelles sorties et de gros beat. Entretien avec un artiste à propos du phonk, du basketball et de son nouveau projet PURPLE THANG.

T’es inspiré par le phonk (style de rap du sud des États-Unis durant les années 90) et ça semble important pour toi de faire connaître ce mouvement-là. Pourquoi exactement?

Parce que moi je suis vraiment méticuleux sur l’origine des choses. Metttons l’éthymologie, savoir d’où est-ce que tu viens toi, mais aussi les choses que tu consommes. En ce moment, tout le trap qui se fait, c’est du Memphis Rap, mais mis dans une nouvelle vibe et je trouve ça important que les jeunes s’informent sur l’origine du genre musical qu’ils aiment.

Effectivement quand tu écoutes des trucs de l’époque, c’est très proche du trap actuel! Je me souviens que la première fois que j’ai écouté du Bone Thugs-N-Harmony, je me suis dis : « fait juste ajouter des adlibs et ça devient du trap d’aujourd’hui. »

Exact! La première fois que tu écoutes des trucs de back then qui sonnent actuels, c’est comme un mindfuck temporel. Un genre de voyage dans le temps. Des fois j’écoute des chansons de Memphis et je me sens dans une brisure spatio-temporelle : c’est impossible qu’ils aient eu ces idées-là en 1994 tsé!

On a l’impression que le trap est la nouvelle musique moderne et le son de notre époque, alors que c’est pas le cas.

Voilà. C’est la simplicité des rythmes de l’époque. Dans le temps les gars faisaient du 3-4, le fameux « triolet à la Migos », juste pour dynamiser leurs beats qui étaient plutôt « répétitifs », plus simples.

Est-ce que quand tu regardes les gens qui tripent sur le trap d’aujourd’hui, les Migos et les Travis Scott de ce monde, ça te gosse qu’ils sachent pas d’où ça vient?

C’est drôle que tu me parles de Travis Scott, parce que c’est un des seuls qui l’a fait correctement. Sur son dernier album, y a une toune qui s’appelle « RIP DJ SCREW » (NDLR : DJ Screw est considéré comme le précurseur du style chopped and screwed, à l’origine de la culture trap/lean/dirty south). Il était à SNL récemment et y avait une grosse photo de DJ Screw durant sa performance. Ça c’est la première fois que je vois des hommages du genre auprès d’artistes autant « commerciaux ».

Quand j’ai entendu l’album de Travis Scott, j’étais à la fois en criss de pas être celui qui avait fait ce move-là, mais en même temps content que ça se fasse enfin! Mais pour vrai sur son projet, étant un grand fan je peux te dire que y a au moins 6 chansons sur lesquelles y a repris des patterns de DJ Screw. Pour les screwheads, c’est génial.

Parlons maintenant un peu de ton univers. Sur tes visuels, y a beaucoup de basketball et de looney tunes, pourquoi?

Le film Space Jam, point final. C’est la raison pour laquelle j’ai joué au basket toute ma vie. Si j’avais pas joué au basket j’aurais commencé surement à faire du beat avant mes 23 ans. Mais j’ai eu un accident, et je suis tombé sur les grosses pilules et le lowriding. Ça m’a réveillé et ça m’a forcé à trouver un autre grind.

Qui fait tes visuels?

Franklin Would. On s’est connu à mon arrivée à Montréal, il fait du beat lui aussi.

Donc c’est lui qui a fait la pochette de PURPLE THANG, ton nouveau projet? Ça représente quoi exactement?

Le cover de mon nouveau visuel c’est moi de dos, dans ma voiture qui est en fait un vaisseau spatial.

Ton lowrider est sur presque tous tes visuels. Cette voiture-là semble avoir vraiment changé ta vie.

Oui vraiment. C’est grâce à elle que j’ai découvert la musique au point où j’ai voulu en faire. C’étaient les meilleures conditions pour apprécier la musique : rouler, sous l’effet, avec de la grosse bass qui sort de mon subwoofer. C’est là que c’est parti.

Tu viens de banlieue, et tu disais dans une entrevue que Joliette c’était le South du Québec. Qu’est-ce que tu veux dire par là?

En fait, pour moi dans les régions, pour les gens créatifs et qui ont pas envie de faire du 9 à 5, y a pas vraiment de possibilité. Pour le monde qui écoute du hip-hop, t’es déjà comme « minorité » aux yeux des autres. Un immigrant. Moi quand j’ai vu un Noir dans le village, je l’ai spotté en me disant « Ce gars-là, c’est mon chum », parce que lui, y’en a pas de « chum ». Y a toujours des reals qui se retrouvent entre eux autres.

Maintenant tu es rendu à Montréal. Penses-tu qu’habiter à Montréal pour un producer c’est un passage obligé?

Pas nécessairement, maintenant avec l’Internet. C’est bon au niveau des contacts, mais pour moi c’est pas une obligation. Tu peux très bien blow up uniquement sur l’Internet avec de la grosse musique, et après arrivé à Montréal avec une réputation établie.

Un peu plus tôt cet été j’ai interviewé DJ Manifest pour cette chronique-ci, et il m’a parlé de vos collaborations. Qu’est-ce que ça te fait à toi de travailler avec un vétéran? Comment se passe le « gap générationnel »?

Le « gap générationnel » il est surtout au niveau de notre culture du hip-hop. Si tu veux rester « vrai » envers ton hip-hop, faut que tu restes à l’affut. « Hip-hop got to be something fresh ». Quand c’est arrivé le hip-hop c’était quelque chose de jeune, de frais. Alors si t’es vieux et que tu veux faire du hip-hop, faut que tu restes jeune. Et si t’es jeune, et que tu veux être « hip-hop » et pas juste « trap », il faut que t’aies des connaissances sur ce qui s’est passé avant toi. C’pour ça que les deux on fittent ensemble.

Vous vous complétez dans le fond?

Exact, comme un beau petit couple, mais sans les « plaisirs » you know.

Sur PURPLE THANG, t’as des featurings avec des beatmakers. Comment ça s’est passé le travail en collaboration.

Oui, c’est mes boys, Slumgod, Major et DJ Manifest. C’est des beats qui sont sortis de mon ancien ordi en fait. On parle d’un ordi qui me prenait 30 minutes à ouvrir Ableton, alors c’est pour lui dire bye maintenant que je m’en suis acheté un nouveau.

Tu as aussi beaucoup de sampling dessus. Les échantillons viennent d’où?

De ma banque personnelle de plus en plus grosse sur mon ancien ordinateur justement. Là-dessus j’ai des vocals que j’ai utilisées dont j’ai même pas été capable de retrouver les bandes originales sur Internet. J’ai des bandes d’acapella de genre Young Ti-Clin de Memphis qui se sont retrouvées dans mon ordi et que j’ai jamais réussi à retrouver nulle part.

Ça doit être bizarre de travailler avec des voix d’inconnus. Comment t’as choisi les extraits?

La réponse simple c’es « everything sounds good when its screwed up ». J’entends des belles paroles, je la mets au ralenti. Ou des fois c’est juste les flows. J’aime l’ignorance que ça peut apporter à mes instrus un peu plus complexes et chargés par moment.

J’ai vu sur ta page que tu avais produit Réel de Joe Rocca, et je savais même pas. As-tu d’autres productions cachées sur d’autres projets du rap queb ou ailleurs? Ou qui s’en viennent prochainement.

Sur le dernier album de Koriass, j’ai coproduit la chanson « Chez nous ». Sinon pour le reste, y’en a une couple qui s’en viennent. Une dizaine.

Mais honnêtement pour moi, c’est juste le début.

C’est pas une finalité?

Non du tout. Moi c’est le monde qui m’attend, pas juste le Québec. C’est juste un warm up.

En terminant, nous avons demandé à l’artiste de nous créé une playlist de ses chansons du moment. Voici donc la sélection phonk de notre beatfaiseur du mois, Lowpocus.

Pour suivre Lowpocus, c’est ici.

Pour écouter son nouvel EP, c’est ici.

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