Alex Geoffrion "Tron" - Photography

Beatfaiseur du mois : Tommy Kruise

Discussion avec une légende du beat.

Peu de gens le savent, mais le Québec regorge de beatfaiseurs.es absolument incroyables. Ces forces tranquilles œuvrent malheureusement trop souvent dans l’ombre de l’Internet et de celui des rappeurs et rappeuses de la province. C’est donc pour vous faire découvrir ces talents cachés qu’URBANIA Musique vous présente sa série « beatfaiseur » qui, chaque mois, vous fera découvrir un.e producteur.rice en plus de vous présenter une playlist de son cru.

Le nom Tommy Kruise en est un qui s’est promené de bouche à oreille depuis des années aux quatre coins du globe. Pas si mal pour un musicien qui a commencé le beat par un pur hasard, un peu comme une blague. Mais c’est que la musique de Tommy Kruise a ce don de nous rentrer dedans par sa lourdeur, tout en offrant toujours quelque chose de nouveau. Le producteur aime se réinventer constamment et toucher à tout. Au cours des dernières années, il nous l’a prouvé en produisant des beats autant pour des rappeurs américains que Les Anticipateurs ou encore Lydia Képinski.

Bref, Tommy Kruise ne cesse d’ajouter des cordes à son arc et compte nous dévoiler encore plus de facettes de sa musique dans le futur. Voici donc la généreuse entrevue qu’il m’a accordée au téléphone et qui me fait maintenant répéter à tout le monde : « Yo, ce gars-là est tellement gentil man ».

Comment t’es-tu intéressé au beatmaking?

C’est pas mal parti d’une joke en fait. C’était dans le temps où Mook Life bougeait beaucoup à Montréal, quand les blogues étaient vraiment populaires. Mook Life a beaucoup capitalisé là-dessus pour créer une plateforme de contre-culture. Pis un des mes amis qui étaient là-dedans m’a dit un jour « Yo toutes les soirées à Montréal en ce moment c’est wack », et effectivement, à part quelques soirées à droite à gauche qui se démarquaient, le reste du temps c’était toujours la même musique qui jouait. Fak, on s’est dit « Pourquoi qu’on ne lancerait pas nos propres soirées? ».

Cette personne-là m’a dit : « R’garde dans deux semaines, on organise une soirée. Apprends à mixer d’ici là. »

Déjà à ce moment-là je faisais un peu de musique parce que j’étais dans ma phase J Dilla, Juicy J, Lex Luger. Comme ben des jeunes à cette époque-là, je m’étais acheté un petit setup pour faire de la musique et explorer.

Après la première soirée Mook Life qui a été un gros succès, on en fait 4-5 autres et c’est devenu rapidement plus gros que nous autres.

Celui qui m’a vraiment poussé à me lancer, c’est Lunice, qui a été un de mes meilleurs amis à Montréal. Une fois, il est venu chiller à la maison et je lui ai montré des beats que je faisais comme ça et il m’a dit : « dude, pourquoi tu sors pas ça? ». J’hésitais à le faire, mais c’est lui qui m’a donné le coup de pied dans le cul pour que je me jette dans le vide.

Puis ça a grossi en 2011 et 2012, pour finalement dépasser les attentes que j’avais pour ce projet-là. Ça n’a jamais été mon but de faire du beatmaking, que ça devienne ma vraie job. Mais j’ai finalement quitté mon emploi de l’époque le 21 novembre 2012. C’est là que j’ai décidé de me mettre 100 % là-dedans. Et j’ai pas eu de job depuis.

Tu travailles avec beaucoup de rappeurs américains, dont Maxo Kream ou Hoodrich Pablo Juan : comment ces contacts là sont arrivés?

C’est toute une question d’Internet. À l’époque, on avait un groupe sur Facebook avec plusieurs journalistes et producteurs américains et je m’étais fait ajouter là-dedans par Ryan Hemsworth. Pis sur ce groupe-là y’avait A$AP Yams, et lui a passé beaucoup de ma musique à d’autres personnes. Ça m’a aidé à développer des contacts avec des gens aux states.

Mais souvent, c’est du bouche-à-oreille. Comme Maxo Kream, il m’a contacté en me disant qu’il avait entendu un de mes beats grâce à un de ses amis DJ et qu’il aimerait qu’on travaille ensemble.

J’ai été pas mal chanceux de collaborer avec des gens qui sont devenus gigantesques par la suite.

À l’époque, j’étais vraiment plus intéressé par ce qui se passait aux États-Unis. Ça m’a pris pas mal de temps m’intéresser à la scène hip-hop locale. Mais avec les 2-3 dernières années dans la scène de rap francophone, je me suis découvert un intérêt pour ce qui se passe ici et en Europe.

Autant que j’aime toujours les États-Unis, c’est plus mon objectif principal. Je suis intéressé maintenant à travailler avec tout le monde, mais surtout avec des gens qui se rattachent à la culture que j’ai.

Justement, tu es un collaborateur de longue date des Anticipateurs. Comment ça a commencé?

C’est parti de Mook Life ça aussi. On a tous travaillé ensemble avant même de faire de la musique. Par la suite, on y est allé à coup d’essai. Je me souviens que les premières chansons qu’on a faites c’étaient Fort de même, Le quart du criss, Le plan tronak, Dins champignons. Et ça a juste cliqué. Travailler avec eux, c’est vraiment avoir la paix et avoir de fun à faire de la musique. On fait un truc ensemble, pis ensuite on rit en écoutant le produit final. Travailler avec Les Anticipateurs, ç’a toujours été quelque chose que j’ai priorisé dans mes projets.

Au départ, je me demandais toujours si je devais garder mes meilleurs beats pour les vendre à des Américains. Pis avec le temps, j’ai fini par me dire « Yo, avec eux on est capable de faire un bon produit, conceptuel, ground breaking et un peu choquant. Fuck it, maintenant mes meilleurs beats, je vais les faire entendre à Tronel, Monak et Jean-Régis pis that’s it. »

Ça a donné des tounes comme FINDSEMAINE, Plancher, toutes des chansons qui ont fini par devenir pas mal populaires.

D’ailleurs le dernier album on l’a fait beaucoup ensemble contrairement à avant, où l’on travaillait via internet et FaceTime. C’était le fun de se voir toujours en studio parce qu’ESTI qu’on en a fait de la musique. Il y a TELLEMENT d’autres trucs qui s’en viennent, que ce soit avec eux ou Tronel.

Je travaille d’ailleurs énormément avec Tronel. Ce gars-là, c’est un génie du son pis le monde ne le sait pas. Mais pour vrai, il est incroyable dans un studio. Autant par sa voix et ses mélodies que par son travail d’ingénieur de son. Pis Monak aussi est un gars qui connaît sa musique.

C’est pour ça que ça sonne aussi bien leurs affaires, parce qu’ils savent tellement ce qu’ils font. C’est ça leur formule : ils veulent être des gagnants, pas des perdants.

Qu’est-ce que tu aimes autant de travailler avec eux?

C’qui est fou avec eux c’est qu’on peut faire ce qu’on veut. Tout est faisable. Je pense honnêtement que la popularité des Anticipateurs a aidé d’autres personnes qui faisaient du hip-hop dans leur style, mais de manière sérieuse, à se faire accepter dans le game. Y’étaient quand même dans les premiers gars à sortir de la musique francophone sur des beats très actuels à l’américaine.

Ils ont step in dans des marchés encore inexplorés et risqués au Québec. N’importe qui qui prend ces paroles-là au premier degré aurait pu critiquer. C’est fou parce que je pense que ç’a aidé à crédibiliser le mouvement rap. Peut être que t’es pas d’accord avec leurs démarches ou les lyrics, mais les gars ont mis tellement d’effort pour pousser ça.

Est-ce que des fois t’as senti des jugements de membres du rap game parce que tu travaillais avec les Anticipateurs?

Je pense que oui sincèrement. J’ai souvent entendu des gens me demander pourquoi je donnais mes beats à ces gars-là, mais j’m’en suis toujours foutu. Je me suis toujours dit que si tu n’étais pas capable de faire des trucs conceptuels, c’était dommage. Mais en fait, la raison pourquoi je travaille avec eux c’est qu’ils font de la musique le fun. Ça fait tellement changement des gens qui se prennent trop au sérieux, qui sont deep. Comme ont dit Tronel et Monak : « leur musique est triste ». Tandis qu’eux, leurs chansons sont le fun et ils véhiculent du fun. Pis moi si j’ai pas de fun à faire de la musique, je ne la fais pas. Travailler avec eux, ça me rend heureux.

Je veux qu’on parle aussi de ta collaboration avec Colo [NDLR : Colo, ou Colonel, est un street rappeur culte de Montréal et un des premiers « trap lord » de la métropole. Il est reconnu pour ses paroles inacceptables, mêlées à une dose d’humour]. Comment vous êtes-vous rencontrés et comment ce projet est né?

Mes amis et moi, on était tombés sur la vidéo de Mon crack de Colo, et on était comme « Tabarnack, c’est qui ce gars-là ?». Fak, je lui ai écrit premièrement pour lui demander de m’envoyer sa musique pour que je puisse la faire jouer dans mes sets, et aussi pour lui dire que j’aimerais ça qu’on fasse de la musique ensemble.

Pis finalement, on est devenus amis à force de se voir à gauche à droite, et je lui ai proposé de faire leur EP qui a un nom que je ne peux pas prononcer… [NDLR : L’album s’appelle « Suce la queue du n*gre »] On a enregistré avec lui dans un studio pendant 5-6 soirs et on a fait plusieurs chansons qu’on tenait absolument à sortir.

Pour moi Colo a toujours été un avant-gardiste, que ce soit par sa mentalité choquante ou sa sélection de beats. Il a une folle oreille pour les beats, et c’est pour ça que je l’aime autant.

D’ailleurs, parlant de collabos particulières, tu as aussi travaillé avec Lydia Képinski sur son album remix. Est-ce que c’était difficile pour toi de travailler sur un projet moins « hip-hop »?

Sincèrement, moi dans la journée, c’est rare que j’écoute du rap. J’écoute vraiment tous les styles de musique : jazz, soul, classique, funk. Je produis moi-même du dance music, du house, du techno. J’ai toujours voulu expérimenter des styles différents parce que c’est comme ça que t’apprends le plus.

Donc on m’a contacté et demandé si ça me tentait de remixer une chanson de l’album à Lydia et j’adorais sa chanson Premier juin, donc j’étais content. Son producteur m’a dit de ne pas me casser la tête, que je pouvais faire ce que je veux, même juste prendre une phrase de la chanson.

J’étais content d’avoir cette opportunité-là. C’est rare des artistes qui vont prendre le temps de faire un projet complet de remixes avec des producteurs. C’est super audacieux et c’est quelque chose qui se voit moins au Québec et au Canada. On a de la difficulté à donner de la crédibilité aux remixes alors qu’en fait, ça donne une deuxième vie à des chansons qui ont déjà fait leur chemin.

C’est aussi le fun de faire des choses différentes. Je suis pas juste un producteur de hip-hop et dans les dernières années j’ai essayé de montrer ça un peu plus. En 2016, j’ai eu une grosse opération. En 2017 je suis tombé malade, bref j’ai eu ben des choses dans mon parcours qui m’ont forcé à mettre ça sur pause.

Mais j’ai des projets de prêts, des chansons, et je veux montrer beaucoup de nouvelles facettes de moi comme la musique dance. Ça devient le fun parce que là je suis en forme et prêt à repartir.

En terminant, nous avons demandé à l’artiste de nous créer une playlist de ses chansons du moment. Voici donc la sélection de notre beatfaiseur du mois, Tommy Kruise.

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