Beatfaiseur du mois : DJ Manifest

Nous avons rencontré le vétéran du rap québécois à Osheaga.

Peu de gens le savent, mais le Québec regorge de beatmakers absolument incroyables. Ces forces tranquilles oeuvrent malheureusement trop souvent dans l’ombre de l’Internet, et celui des rappeurs et rappeuses de la province. C’est donc pour vous faire découvrir ces talents cachés qu’URBANIA Musique vous présente sa série « beatfaiseurs », qui chaque mois vous fera découvrir un producteur, ainsi que ses titres préférés dans une playlist de son cru.

Pour lancer la série il faisait du sens de mettre sous les projecteurs un vétéran du rap québ, nul autre que DJ Manifest. Certains le connaissent comme ancien producteur et DJ pour Koriass, mais l’artiste oeuvre dans la scène hip-hop depuis près de 20 ans maintenant. Plus récemment, le producteur a laissé derrière sa collaboration avec Koriass pour des projets solos, et des collabs avec de jeunes beatmakers.

Nous l’avons rencontré dans le cadre d’Osheaga, où il performait un DJ set en compagnie d’Ajust afin de jaser hip-hop, musique et relève.

Selon toi est-ce qu’un festival comme Osheaga a changé à la scène musicale de Montréal?

Absolument. Pour en avoir parlé avec des amis, eux étaient pratiquement plus excité que moi que je fasse Osheaga. Je l’ai déjà fait en accompagnement avec Koriass, mais cette année c’est la première fois que je le fais en tant que DJ solo. Selon moi, Osheaga c’est un des, voire le meilleur, festival qu’on a ici à Montréal, autant pour y participer que pour voir des spectacles. T’as tellement de variété et ça permet à quelqu’un qui est jamais venu de découvrir tellement de nouveaux artistes, connus ou pas.

Et c’est pour toutes ces raisons-là que, oui, ç’a changé beaucoup de chose au niveau des artistes ici avec le temps. Parce que ça donne une visibilité autant chez à un public francophone, et anglophone, que chez les touristes internationaux.

Tu es à la fois DJ et producteur. Comment est-ce que tu gères ces deux métiers-là?

J’aime produire pour des artistes parce ça me permet de faire du développement artistique.

Je te dirais qu’il y a une couple d’années j’étais beaucoup plus focus sur le travail de DJ. Mais aujourd’hui en 2018, je suis autant focus sur l’un que l’autre. J’aime que ce soit pas mal égal pour moi. D’un côté, j’adore mixer dans un club ou un festival, parce que ça me permet d’avoir mon spotlight. De l’autre, j’aime produire pour des artistes parce ça me permet de faire du développement artistique. J’aime aider des artistes qui ont moins d’expérience à se développer.

Sens-tu une responsabilité par rapport à ça, aider la relève?

Je le fais pas par responsabilité, mais parce que ça me fait plaisir, surtout quand c’est avec des gens talentueux. J’aime ça être sur le radar pour découvrir de nouveaux artistes. Je me souviens avoir connu FouKi v’là environ deux ans et si j’avais eu une maison de disque je l’aurais signé tout de suite honnêtement. C’est comme ça d’ailleurs que j’ai connu Koriass : c’est moi qui ai produit son premier album et on a commencé ensemble après. Je pense que j’ai un certain pif pour découvrir des nouveaux talents. C’est comme faire du coaching en fait et c’est vraiment quelque chose que j’apprécie.

Je suis justement en train de préparer des trucs avec ces nouveaux artistes-là, comme Lowpocus par exemple.

Parle-nous un peu de ce projet-là.

Je me souviens avoir connu FouKi v’là environ deux ans et si j’avais eu une maison de disque je l’aurais signé tout de suite honnêtement.

Lowpocus c’est un producteur qui vient de Joliette et qui est rendu à Montréal maintenant. Il fait beaucoup d’échantillonnages et écoute beaucoup de musique soul et phonk. Faque malgré le fait qu’il a 25 ans, moi j’en ai 40, les influences sont similaires. Donc on a monté un album instrumental ensemble, à saveur retro-funk et ç’a été vraiment le fun. On a terminé ça ça fait à peine deux mois et on est sur le point de signer avec une maison de disque d’ici. Si tout va bien le projet va sortir pour les fêtes, avec un single bientôt.

En produisant tous les deux, on a aussi placé des instrus sur des projets rap qui s’en viennent. On a facilement une quinzaine de beats, autant pour Imposs, Koriass, Joe Rocca, Brown, Lary Kidd.

Ajust et toi avez produit deux des rares chansons hip-hop à jouer  à la radio commerciale (Turn your head around et Toutes les femmes savent danser): c’est quoi le secret pour que le hip-hop perce le mainstream?

Ce qui est drôle en fait c’est que les deux chansons en question sont à saveur reggae. Puis pour l’avoir entendu, je sais qu’au Québec en radio, c’est comme un sure shot. Ça dépend aussi de la période de l’année : quand c’est une chanson que t’arrives à placer pour la période estivale, on dirait que tu vas scorer tout de suite si t’as un genre de flavor reggae-dance-hall.

À l’époque le but c’était pas de faire notre chanson pour la radio. Surtout qu’on le savait même pas que c’était possible parce qu’on connaissait personne qui avait réussi à jouer dans les radios commerciales. Mais on l’a un peu construit en se disant « essayons de faire une chanson un peu plus populaire » et finalement ç’a super bien fonctionné. Ça m’a même surpris honnêtement l’ampleur que ç’a eue.

Est-ce que c’est un objectif que le hip-hop devrait avoir, percer le mainstream?

Je pense que oui. Avant quand je mixais dans les clubs je disais toujours que les rappeurs québécois faisaient pas assez de chansons avec une twist un peu plus club. Parce que y’a pleins de bon DJs au Québec qui jouent des sets pour que les gens dansent et malheureusement les rappeurs en faisaient pas. C’est comme s’ils se disaient que les DJs joueraient pas leurs chansons, parce que c’est en français ou je sais pas quoi. Et au contraire, nous on attendait juste ça.

C’est comme si pour le rap au Québec, cette coche-là était pas encore dépassée.

J’pense à une chanson comme « Le cœur de Montréal » de Sans Pression, que j’ai entendue jouer souvent en régidans des partys. Donc j’pense que oui, j’pense que les rappeurs qui se disent sérieux, et qui ont envie d’avoir une carrière, une vraie, ne devraient pas négliger cet aspect là de la scène.

As-tu l’impression que les gens ne veulent pas devenir mainstream?

J’pense qu’en fait la plupart des rappeurs ont peur de le faire. C’est comme si pour le rap au Québec, cette coche-là était pas encore dépassée. Comme si les artistes se disaient « On va en laisser un le faire, pis ça fonctionne, on va peut-être le faire après ». J’ai l’impression que ça stagne à cause de ça. Loud a sorti une chanson qui pogne et joue beaucoup, et je peux te garantir que les prochains projets qui vont sortir ici il va probablement avoir des chansons qui vont ressembler à « Toutes les femmes savent danser ».

En terminant, nous avons demandé à l’artiste de nous créer une playlist de ses chansons du moment. Voici donc la sélection musicale de notre beatfaiseur du mois, DJ Manifest.

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