Bohemian Rhapsody : Ne pas se mouiller… puis rater la cible.

Un film qui n'est pas à la hauteur de l'héritage laissé par Freddie Mercury.

Après une dizaine d’années de gestation, Bohemian Rhapsody l’histoire de Freddie Mercury et du groupe Queen est finalement sur nos écrans. Le film, endossé par les membres survivants du groupe, s’affaire, pendant plus de deux heures, à canoniser la légende de Freddie Mercury à défaut de se donner la peine de nous en apprendre plus sur la vie tumultueuse de la légendaire vedette rock qui nous a quittés au début des années 90.

Rhapsody, dans le fond et la forme, est un film biographique banal qui se contente d’établir une ligne du temps très approximative (et souvent erronée), débutant et se terminant par la performance marquante de Queen lors du concert-bénéfice Live Aid de 1985. Pour le reste, on flotte en surface sur les grandes lignes de la vie de Freddie Mercury, sa sexualité, ses excès, ses rencontres et, surtout, sa musique.

La musique est donc, essentiellement, la seule grande qualité de Bohemian Rhapsody. Il y a pire façon de meubler son temps que de s’assoir devant un film/musicographie de deux heures avec les grands succès de Queen comme trame sonore. Même si le film est agressivement paresseux et racoleur, les chansons du groupe s’imposent comme une bouée de sauvetage et les performances scéniques reproduites sur pellicule, particulièrement celle de Live Aid, marqueront l’auditoire.

Un récit désincarné

À 34 ans, je n’ai que des souvenirs flous de Mercury vivant. Des images à la télé, quelques vidéoclips et une compréhension très approximative de la maladie qui l’a terrassé (le sida) et des excès de sa vie personnelle. Bohemian Rhapsody, le film, n’était pas particulièrement plus révélateur en ce sens puisqu’il ne dépasse jamais ces images floues immortalisées dans mon imaginaire infantile.

Ainsi, avec un film classé 13 ans et plus pour une raison inexplicable, les membres survivants de Queen nous démontrent leur volonté réelle, et sûrement alimentée de nobles intentions, d’immortaliser Freddie Mercury avec une histoire plus grande que nature, à la hauteur de sa voix, énigmatiquement singulière.

Love of my life, you’ve hurt me
You’ve broken my heart, and now you leave me

Le récit désincarné qu’est ultimement Bohemian Rahpsody est d’autant plus triste quand on le compare à la sublime performance de Rami Malek dans la peau de Freddie Mercury. Il est, vous m’excuserez le cliché, seul sur son île à tenter de tirer ce film au-dessus de la médiocrité dans laquelle il s’est confortablement installé et ses efforts ne seront pas vains. Malek, malgré la production, sera au centre de la conversation pour l’Oscar du meilleur acteur et ne soyez pas surpris de le voir accepter une première statuette en carrière pour ce rôle. Il sera, pour la génération plus jeune, Freddie Mercury — tout simplement. Un exploit considérable vu le scénario qu’il avait à se mettre sous la dent.

Tout en prudence

Ceci étant dit, c’est à se demander pourquoi un documentaire n’a pas été plutôt offert en salles au lieu d’une fiction édulcorée relatant vaguement la vie de Freddie Mercury. Puisque la force du film réside dans la recréation des spectacles de Queen et dans la musique, pourquoi pas habiller les rubans originaux avec des photos d’archives et des commentaires des gens de l’entourage de Mercury? Même si Gwilym Lee est divertissant avec sa perruque de Brian May, parions que les commentaires du vrai guitariste de Queen nous auraient pas mal plus captivés. Même chose pour Ben Hardy qui, malgré tous ses efforts, ne peut pas offrir à Roger Taylor les nuances qui sont inexistantes dans le texte qu’il doit débiter tout en prétendant savoir quoi faire derrière une batterie.

Le film traite évidemment de l’homosexualité de Freddie Mercury, sans toutefois trop se mouiller. Elle est présente, parce qu’il est impossible de faire autrement, mais on nous rappelle constamment son amour pour la musique et sa muse au-delà des excès et des hommes qui ont partagé sa vie. De connivence avec la volonté de Queen de ne pas salir l’image immortalisée de Mercury, c’est en partie ces omissions qui font du film un récit décevant duquel on espérait tellement plus.

Vision tronquée

Sans prétendre être en mesure d’offrir un film à la mesure du talent de l’homme qu’était Freddie Mercury, un portrait plus nuancé aurait au moins eu le mérite d’offrir à une nouvelle génération la chance de comprendre l’ampleur du phénomène qu’il était. Parce qu’ici, à part sauter d’une chanson à l’autre comme un étalage quelconque des mélodies laissées par le groupe, on ne nous raconte pas vraiment qui était Freddie Mercury — mais plutôt qui est le Freddie Mercury que les membres de Queen veulent que l’on conserve dans notre mémoire.

C’est une différence peut-être accessoire pour plusieurs qui apprécieront le moment passé à fredonner les chansons du groupe, mais si vous souhaitez vivre quelque chose comme une expérience touchante et marquante, retournez plutôt visionner la performance intégrale de Queen à Live Aid et laissez dans le rétroviseur ce film qui, de toute façon, n’est qu’une infopub pour nous rappeler à quel point ce concert était incroyable.

Certaines histoires, malheureusement, ne seront jamais racontées adéquatement. C’est encore le cas pour celle de Freddie Mercury, jusqu’à ce que quelqu’un d’autre se fasse les dents sur son immortelle contribution à notre patrimoine musical.

D’ici là, oublions ce film et célébrons plutôt la musique de Queen.

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