Cessez les mosh pits dans les shows de hip-hop

On est venus bouncer, pas se battre contre des inconnus !

L’idée d’écrire ce billet me trotte dans la tête depuis quelque temps, mais c’est surtout les récents événements qui se sont déroulés au lancement d’Alaclair Ensemble vendredi dernier qui confirment l’utilité de ces lignes.

En effet, c’est dans un Club Soda carrément plein à craquer que les Bas-Canadiens ont lancé leur nouvel album, attirant au passage une foule enthousiaste, voire trop. Avec ma copine et mes amis, on était à notre spot habituel : près de la scène, à gauche. Comme ça on voit bien, on entend bien et si jamais il fait trop chaud, on peut sortir un peu sur le côté prendre l’air.

Sauf que la vérité, c’est qu’on a à peine pu bouger parce qu’on était entouré de dudes en pleine crise d’adolescence qui n’étaient venus apparemment que pour une chose : faire le plus gros mosh pit de leur vie. Pendant 2h30, une foule de gens qui vivent mal ont poussé tout le monde dans la salle. Et par « tout le monde », je veux dire tout le monde. Même ceux qui ne participent pas au mosh pit, même ceux en périphérie que se retrouvent aspirés dans le tourbillon contre leur gré. Même ceux qui tombent par terre en se faisant piler dessus.

Et lorsqu’on repoussait les gens violents, on se faisait regarder de travers avec une face de : « Ben là si tu veux pas te battre, va-t’en ».

Effectivement je ne veux pas me battre et non je ne m’en irai pas. Laissez-moi vous expliquer pourquoi.

La mentalité hip-hop

En commençant, je tiens à dire que je ne suis pas un puriste. Pour moi, c’est ben correct que le hip-hop traverse de plus en plus les frontières et que les gens qui s’y intéressent se multiplient. Je serais bien mal placé de me plaindre de tout ça alors que je travaille activement depuis quelques années à ce que ce style musical gagne en popularité.

Ce que je trouve plus dommage par contre, c’est que le nouveau public qui s’intéresse à la culture hip-hop ne semble pas toujours assez y porter attention pour comprendre les codes qui viennent avec.

Sans être celui qui est là depuis toujours, ça fait déjà quelques années que j’assiste à des concerts hip-hop. * Mode hipster activé * J’ai vu les Dead Obies avant la sortie de Montréal $ud et les gars d’Alaclair Ensemble se produire sur scène bien avant que le succès « Ça que c’tait » existe. Je me souviens des shows qui coûtaient 5 $ dollars où on pouvait voir High Klassified au Belmont à 23h avant Kaytranada. Bref, tout ça pour dire que ça fait déjà quelques années que je vois l’évolution de la scène hip-hop québécoise et le changement de son public. * Mode hipster désactivé *

* Mode boomer activé * Et bon dieu de merde que les foules de shows hip-hop étaient mieux avant. * Fin du mode boomer *

Au début, une crowd typique de spectacle de hip-hop, c’étaient quelques papas de la vieille école derrière la foule qui sirotent une bière en portant une casquette, pendant que le parterre était rempli de jeunes qui fument des battes en bougeant les mains à la 8 Mile.

Bref, c’était à ça que ça ressemblait un show de rap : une gang de chilleux qui fument du buzz, écoutent du beat, dansent avec leurs amis et collent leur blonde. Une petite communauté réunie par un amour jadis marginal d’un style de musique avec mauvaise presse, mais qui véhicule beaucoup de love et de positivisme.

Le cas Tony Hawk

Le 12 novembre 2013, Dead Obies lance l’album Montréal $ud qui devient rapidement un des gros succès du hip-hop québécois, en partie propulsé par les singles Montréal $ud et… Tony Hawk. Clairement réalisée comme une joke, la chanson Tony Hawk semble pourtant être celle qui leur a amené le plus de nouveaux fans. Jadis une musique relativement underground consommée par des mélomanes et des geeks, le succès de Tony Hawk (de par sa sonorité vraaaaaaaiment pas tant hip-hop) a amené une nouvelle crowd de dudes et dudettes à s’intéresser au rap.

Ce qui est vraiment all good, même géniale! Sauf qu’avec eux qui s’invitent dans tes salles, vient un public qui pense que le hip-hop, c’est Tony Hawk.

En spectacle, les gars avaient même pris l’habitude de closer le show là-dessus, créant un esti de gros mosh pit dans la crowd. Chaque fois, c’était notre cue à notre groupe d’amis pour se reculer vers l’arrière de la salle. « Yo, on est pas venu se pousser, on veut voir un spectacle », qu’on se disait en fronçant les sourcils alors qu’on observe le monde recevoir de coups dans yeule comme dans une bataille générale d’Astérix.

Le mal était fait, et à partir de ce moment, c’est comme si la foule associait « show de hip-hop » à « aller se défouler en poussant des inconnus » et progressivement, le mosh pit qui avait lieu dans une seule chanson s’étendait pendant tout le spectacle.

Le hip-hop n’est pas une musique agressive

Cette attitude me surprend parce que n’importe quelle personne qui apprécie et connaît bien son hip-hop vous le dira : ce n’est pas une musique violente. Oui les propos sont durs, voire vulgaires, mais le genre musical fait avant tout la promotion de valeurs comme l’amour, le partage, l’entraide, l’amitié, l’entrepreneuriat, etc.

La seule raison pour laquelle les paroles sont crues, c’est que les rappeurs sont témoins d’une réalité qui elle, est violente pour vrai. Mais un show de hip-hop, c’est pas violent. Bien au contraire, c’est une célébration.

Au-delà du hip-hop, le mosh pit aussi n’est pas supposé être violent et d’avoir comme objectif de défoncer la gueule de ton voisin. Dans les shows de métal et de punk où je suis allé, les mosh pits restaient respectueux et surtout on comprenait ceux ne voulant pas en faire partie. On sentait aussi l’entraide : dès que quelqu’un tombe, on le relève. Si quelqu’un a trop chaud, on le sort et on s’en occupe.

Le but c’est pas de geler l’autre, c’est de laisser sortir le méchant, ensemble.

Je tripe donc je suis

Je ne sais pas. Je ne sais pas si c’est la montée de l’individualisme, l’arrivée d’une nouvelle génération de spectateurs, ou tout simplement la popularité du rap agressif des soundcloud rappers, mais j’ai vraiment l’impression que les shows se remplissent de plus en plus de gens venus se défouler plutôt qu’écouter.

Vendredi dernier, j’avais l’impression de me retrouver dans une scène de Mommy : on dirait que j’assistais à la catharsis d’ados qui veulent expulser leur première session de CÉGEP sur des étrangers. J’étais entouré d’une bande de gens qui en avaient rien à chier du show : ils étaient là pour faire le party avec leur gang, et non pour apprécier les artistes sur scène.

Et je dénonce ça. Je dénonce ce désir de tout péter pour avoir le sentiment d’avoir vécu « quelque chose de spécial ». Je dénonce cette tendance à amener de l’agressivité dans une foule qui veut communier par son amour pour la musique.

Je déplore ce désir de rouler à 120 km/h pour se sentir vivant.

On regarde un spectacle, alors laissez donc votre crise existentielle au vestiaire. Pendant 2h30, vous avez enfin la chance de ne plus exister alors pourquoi vouloir autant le spotlight? On est pas à VOTRE show, on est à celui d’artistes qui ont pioché pendant 10 ans pour proposer un son nouveau, marginalisé dans la culture populaire. Ce soir, ils vont enfin récolter le fruit de leur travail quasi-bénévole des dernières années.

Pouvons-nous laisser le plancher à l’artiste ? Arrêtons de mosher, et écoutons le monsieur nous parler de love à la place.

Bref, public de hip-hop, prochaine fois que tu te déplaces au lancement d’un album qui s’appelle Le Sens des Paroles, ça serait bien que tu y portes attention.

Du même auteur

Vous n'allez pas rester là sans rien dire ?
Faites-vous entendre...

mode_comment Afficher les commentaires keyboard_arrow_down keyboard_arrow_up

Dans la même catégorie

L’histoire du rap québécois en 10 chansons

Le rap québécois vit présentement une percée historique auprès du grand public, percée très attendue et possible entre autres grâce aux sites de […]

Dans le même esprit