C’est quoi le boeuf ? : 50 Cent vs The Game

Un duo prometteur qui n'a jamais pu coexister.

Ah, le beef entre rappeurs. Ces conflits si éloquents et poétiques, sont les symboles d’une culture basée en partie sur l’égocentrisme et le machisme, mais pas que. Le rap possède cette particularité d’être autant un sport qu’un art, où s’entremêlent la créativité et le désir de surpasser la compétition. Vous me direz que c’est normal pour un.e artiste de vouloir être plus populaire que les autres. Par contre, c’est unique au rap d’en faire le sujet de chansons entières, voire d’albums complets. Avec C’est quoi le bœuf?, on se penche sur certains des conflits les plus marquants de l’histoire du rap. Cette fois, on explore un conflit qui a trouvé sa source dans le même collectif: 50 Cent vs The Game

La genèse

Au début des années 2000, 50 est au sommet du rap jeu américain. Propulsé par le succès de son premier album Get Rich or Die Tryin’ sorti en 2003, le rappeur du Queensbridge met sur pied son propre collectif: G-Unit. On y retrouve les rappeurs Lloyd Banks, Tony Yayo et Young Buck. Le premier album du groupe, Beg for Mercy, voit le jour en novembre 2003. Au même moment, Dr. Dre (qui a découvert 50 avec Eminem) et Jimmy Iovine, le patron d’Interscope Records, tombent sur un rappeur de Los Angeles hyper prometteur: The Game. Afin de bien présenter le rappeur, Dre propose à 50 Cent d’intégrer la recrue à G-Unit, ce qu’il accepte. The Game fait ensuite ses premières apparitions avec le crew sur les albums de Lloyd Banks et Young Buck sortis en 2004. 

Pendant ce temps, le rappeur de Compton travaille sur son premier album, le désormais classique The Documentary. Pour mousser les ventes, il est décidé avec Dr. Dre que 50 Cent apparaisse sur les deux premiers singles de l’album: Westside Story et How We Do. The Game sort finalement son album en janvier 2005 et le succès est immédiat. The Documentary vend plus de 500,000 copies lors de sa première semaine en magasins et le troisième single, Hate It or Love It, qui met encore une fois en vedette le duo 50/The Game, récolte deux nominations au gala des Grammys. On semble voir une chimie se créer entre les deux rappeurs qui combinent leur capacité à produire des hits en puissance tout en étant reconnus comme des rappeurs talentueux. 

Trop beau pour être vrai

Pourtant, même avant la sortie de The Documentary, le duo connaît des frictions. C’est que 50 Cent travaille sur The Massacre, la suite à Get Rich or Die Tryin’, et il n’est pas habitué à partager l’attention avec un autre rappeur de son crew. Pire encore, la sortie de son second album est repoussée d’un mois afin d’accommoder la sortie de The Documentary. Au premier regard, il s’agit d’une bonne stratégie qui permettra aux rappeurs de dominer les ondes, surtout avec la présence de 50 sur les singles. Par contre, Curtis Jackson ne le voit pas de cette manière. 

Juste après la sortie de The Documentary, The Game se présente à la station de radio new-yorkaise Hot 97 pour une entrevue dans laquelle il admet vouloir faire une chanson avec Nas et se montre sympathique envers Jadakiss et Fat Joe, trois rappeurs phares de la Grosse Pomme. Le problème, c’est que 50 Cent est en conflit avec les trois artistes. Aux yeux du patron de G-Unit, il s’agit d’une erreur grave; les membres de son crew ne devraient pas tenir de propos positifs envers ses ennemis. 

Deux jours plus tard, 50 se pointe à Hot 97 en compagnie des autres membres de G-Unit et affirme en ondes lors d’une entrevue avec Funkmaster Flex que The Game est officiellement renvoyé du collectif. Selon Jackson, le rappeur de L.A. ne s’est jamais vraiment intégré au crew, et n’a pas démontré de gratitude envers 50 pour ses apparitions sur les singles de The Documentary, raisons du succès de l’album selon lui. Autre rebondissement: The Game et son entourage reviennent à la station pendant l’entrevue et le tout se transforme en mêlée générale quand on leur refuse l’accès au studio. Le résultat? Un associé du désormais ex-G-Unit est atteint d’une balle à la jambe, mais l’affaire en reste là et G-Unit ne semble pas directement impliqué dans la fusillade.

Les 15 minutes qui changent tout

Après l’incident, les deux camps se tiennent tranquilles et semblent même se réconcilier lors d’un événement de charité organisé pour la cause. Ils donnent plus de 200,000$ ensemble au Boys’ Choir of Harlem et les deux rappeurs tiennent des messages d’unité le temps d’une conférence de presse. Ils posent également pour une photo où personne ne semble heureux d’y être.

Personne n’y croit réellement et deux mois plus tard, The Game scande «G-UNOT» sur scène lors du célèbre concert Summer Jam de Hot 97. Il sort au même moment sa mixtape You Know What It Is Vol 3 qui contient l’incendiaire diss track de 15 minutes, 300 Bars and Runnin, qui met officiellement le feu aux poudres. La chanson a un effet immédiat grâce à sa reprise de multiples beats classiques du rap, notamment Takeover de Jay-Z, Shook Ones Pt. II de Mobb Deep ou Diamonds From Sierra Leone de Kanye West. Tout le G-Unit en prend pour son grade. C’est une démonstration de polyvalence et de rap skills qui prend par surprise les fans de rap. 

Ultime troll du rap jeu, 50 Cent fait honneur à sa réputation lorsqu’il est temps de répondre. En premier lieu, il dépeint The Game en Mr. Patate dans le clip de Piggy Bank (qui a d’ailleurs incroyablement mal vieilli) avant de répondre en bonne et due forme sur Not Rich, Still Lying. Si la chanson n’est pas aussi percutante que celle de son adversaire, 50 Cent réussit encore une fois à faire rire tout le monde alors qu’il présente le diss comme l’autobiographie de The Game pour qui le rappeur du Queens se fait passer, et il prend un malin plaisir à répondre en tant que 50 en même temps.  Il parle du style de fake thug du rappeur californien et de son passage à l’émission de téléréalité Change of Heart. C’est hilarant, et on sent qu’on a affaire à un vrai boss. La dernière minute est particulièrement drôle.

Passer à autre chose

La suite des choses est plus compliquée. Les deux rappeurs vont s’échanger des insultes sur des dizaines de chansons entre 2005 et 2015, et aussi par couvertures de mixtapes interposées. The Game tentera même de faire la paix quelques fois, mais son adversaire perçoit ces ouvertures comme un signe que l’artiste de Los Angeles est désespéré et cherche à recevoir de la couverture médiatique. En février 2016, The Game publie une photo en compagnie de Lloyd Banks sur Instagram, ce qui cause la colère de 50 Cent contre son associé qui a osé prendre une photo avec l’ennemi. 

Finalement, quelques mois plus tard, 50 et The Game se croisent dans un bar de danseuses de L.A. et semblent se saluer cordialement. S’agit-il d’un rare signe de maturité de la part de 50 Cent, ou une preuve que les deux rappeurs avaient peut-être planifié une partie de leur bisbille? Dur à dire, mais comme 50 passe désormais son temps à tourmenter Young Buck, un autre ex-membre de G-Unit, il est plutôt difficile de le montrer comme un exemple d’ouverture. On attendra les (vraies) autobiographies pour connaître la véritable histoire. 

En termes de rap, difficile de ne pas accorder la victoire à The Game qui a mis la barre très haute avec sa chanson de plus de 15 minutes. Par contre, la longévité de 50 Cent parle d’elle-même, et Curtis Jackson continue toujours à cimenter sa position de plus gros troll du… game.

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