C’est quoi le boeuf ? : Drake vs le monde

Pourquoi le bœuf suit Drake comme son ombre ?

Ah, le beef entre rappeurs. Ces conflits si éloquents, poétiques, sont les témoins d’une culture basée en partie sur l’égocentrisme et le machisme, mais pas que ça. Le rap possède aussi cette particularité d’être autant un sport qu’un art, où s’entremêlent la créativité et le désir de surpasser la compétition. Avec C’est quoi le bœuf?, on se penche sur certains des conflits les plus marquants de l’histoire du rap. Pour la troisième édition de la chronique, on aborde les multiples conflits qui ont marqué la carrière de Drake.

Pourquoi dresser un portrait global des beefs de l’enfant chéri de Toronto plutôt qu’un conflit en particulier? Parce que Drizzy a le tour de s’attirer les foudres du rap jeu, et à la manière d’un petit frère gossant, il a tendance à toujours revenir pour en redemander, même après un bon charlie horse sur la cuisse. À côté, il multiplie les hits (qu’on l’accuse de ne pas écrire) et continue de promener son sourire fendant aux quatre coins du globe.

Comment est-ce qu’une recrue se retrouve en conflit avec une légende du rap qui semble être un all-around good guy?

Facile donc de voir pourquoi le 6ix God polarise ses pairs, et pas que. Récemment, on a pu apercevoir l’ambassadeur des Raptors narguer les joueurs des équipes adverses pendant les séries de la NBA, au point où la ligue a dû lui demander de calmer ses nerfs un brin. Sa conversation animée avec Draymond Green, joueur des Warriors de Golden State (lui aussi un troll de haut niveau) lors du premier match de la série finale a même donné naissance à un énième meme impliquant la face du rappeur.

Sauf que ce conflit illustre bien la dualité de Drake : s’il est un rappeur populaire, il est également très cheesy et peu crédible lorsqu’il est question de beef, parce qu’il est souvent perçu comme un fake qui saute sur les tendances pour se les approprier. La preuve? Drizzy s’est bien moqué de Stephen Curry lors du même match, notamment en portant le jersey de son père Dell qui a joué pour les Raptors de 1999 à 2002. Sauf qu’un brassard placé stratégiquement sur le bras gauche du patron d’OVO cachait des tatouages à l’honneur de Curry et de son coéquipier Kevin Durant. Il se vantait également sur Summer Sixteen que les Warriors s’entraînaient chez lui. Tséveudire?

Il faut aussi reconnaître que le passé de Drake l’a placé dans la position de victime facile. Pendant son adolescence, il a joué le rôle de Jimmy Brooks dans Degrassi, un genre de Watatatow anglo où il est victime d’une fusillade qui le rend paraplégique. L’image d’un jeune Drizzy en fauteuil roulant aura fait le tour du rap jeu et aura inspiré le surnom Wheelchair Jimmy qui suivra le rappeur au long de sa carrière. Cette vulnérabilité imagée, même fictive, a permis à une partie de la communauté rap de dépeindre Drake comme un gars soft, un propos qui cadre avec la musique fortement influencée par le R&B de ce dernier.

Pourtant, en remontant le courant de l’histoire, on se rend compte que le premier beef du Torontois l’a opposé en 2012 à un autre rappeur plutôt doux, Common. Comment est-ce qu’une recrue se retrouve en conflit avec une légende du rap qui semble être un all-around good guy? En étant trop… soft, semble-t-il. C’est le rappeur de Chicago qui a envoyé la première salve sur sa chanson Sweet, où il accuse indirectement Drake d’être trop doux. Le 6ix God lui répondra sur Stay Schemin, une collaboration avec Rick Ross et French Montana où il affirme que Common l’a insulté seulement pour aider les ventes de son album. Le O. G. lui répondra en remixant la chanson avec un couplet qui attaque Drizzy. Puis, comme un vrai beef de gentils, les deux rappeurs ont ensuite laissé l’affaire mourir à petit feu, sans en reparler.

Outre sa douceur, qui lui a également attiré les foudres de Tyga, la principale raison des diss envers Drake, c’est son utilisation de ghostwriters. En bon français, un ghostwriter est un auteur qui n’est pas crédité pour son travail d’écriture sur une chanson. Il est payé autant pour son talent que pour son silence. C’est une pratique courante dans le rap où on accorde pourtant une importance capitale aux skills d’écriture d’un rappeur.

C’est d’ailleurs ce qui a choqué Meek Mill en 2015. Le rappeur de Philadelphie demande alors dans un tweet désormais supprimé (mais sur Internet, jamais complètement) qu’on arrête de le comparer à Drake, puisque ce dernier n’écrit même pas ses chansons. Mill affirme que Quentin Miller, un rappeur peu connu d’Atlanta, est celui qui fournit les textes de Drizzy. Le légendaire DJ new-yorkais Funkmatster Flex décide de s’en mêler alors qu’il diffuse ensuite à son émission des maquettes où on entend Miller rapper R.I.C.O. (une collaboration avec Mill), 10 Bands, Used To et Know Yourself. Si le rappeur n’a pas le charisme de Drake, on voit clairement qu’il s’agit de pistes références que The Boy reprendra à sa sauce en studio, et pour lesquelles il récoltera ensuite des millions de dollars.

Si l’accusation de Meek Mill est véridique, Drizzy ne se laisse pas abattre pour autant. Il répond sur Charged Up et Back To Back, où il attaque Mill sur le fait que sa blonde du moment, Nicki Minaj, est plus populaire que lui — perso, je ne vois pas ce qu’il y a de mal avec ça, mais bon, c’est ça le rap. Sauf que Back To Back est rempli de bonnes bars et malgré un retour de Meek Mill, Internet déclare Drake vainqueur du beef grâce à des lignes virales dont seul le 6ix God a le secret comme « trigger fingers turn to twitter fingers ». Les rappeurs ont ensuite continué à s’envoyer des pointes sur leurs projets suivants, mais sans le hype qui avait initialement entouré ce beef. Pour la petite histoire, ils ont même fait la paix cette année et ont collaboré sur la pièce Going Bad tirée du dernier album de Meek Mill.

À travers sa carrière, Drake a également toujours eu une relation difficile avec Kanye West, qu’il considérait à la fois comme une grande inspiration, mais aussi comme de la compétition directe. Il avait d’ailleurs fait référence à Watch the Throne sur la chanson Summer Sixteen en clamant qu’il était là pour prendre le trône. Sauf que le beef le plus violent de la carrière du Torontois l’a plutôt opposé à Pusha-T, le patron de G.O.O.D. Music, le label de Ye.

Si le conflit date de 2011, et que Pusha a envoyé des pointes à Drake de façon constante pendant les années qui ont suivi, la merde a vraiment pogné en 2018 à la sortie de DAYTONA, le dernier album solo du membre de The Clipse, qui contient la chanson Infrared. Sur celle-ci, Pusha-T revient en force sur l’affaire Quentin Miller : « It was written like Nas, but it came from Quentin ». Le monde du rap prend note et attend impatiemment la réponse de Drizzy.

Moins de 24 heures plus tard, le rappeur frappe avec Duppy Freestyle, où il ne cherche pas à dissiper les doutes sur le travail de Miller, et se félicite plutôt d’avoir changé la vie du MC qui travaillait avant ça dans une pharmacie. À ce moment, le duel semble équilibré et peu de gens osent prendre position. Si Pusha-T est définitivement plus real, Drake allie sa capacité à sortir des lignes mémorables à son star power. Le rappeur torontois envoie même une facture à Pusha à la hauteur de 100 000 $ parce que selon lui, ce beef a revitalisé sa carrière.

C’est à ce moment que Pusha-T décide de mettre de côté les bonnes manières et attaque Drake de façon vicieuse sur The Story of Adidon. La couverture de la chanson est une vraie photo d’un jeune Drizzy qui arbore le blackface et le contenu du track est tout aussi explosif. Pusha attaque le réalisateur 40, proche collaborateur de Drake atteint de la sclérose en plaques, en affirmant qu’il ne lui reste pas beaucoup de temps à vivre. Pire encore, le rappeur dévoile que Drake est le père d’un enfant qu’il cache au reste du monde parce que la mère est une actrice porno. Cette révélation fait l’effet d’une bombe dans le monde du rap. Le père du 6ix God et la couleur de peau de son fils ne sont pas épargnés non plus. Certains affirment qu’il s’agit d’un des diss les plus percutants de l’histoire du genre. D’autres trouvent que Pusha a dépassé les limites. Tous attendent la réponse de Drake. Elle ne viendra pas.

À la suite de recommandations de J. Prince, légendaire fondateur du label Rap-A-Lot, The Boy décide de ne pas répondre. L’argument de Prince repose sur le fait que ce conflit profite à tous sauf aux artistes, qui doivent selon lui arrêter d’alimenter la presse à potins et autres sources de distractions afin de se concentrer sur la musique.

Depuis, Drake se tient plutôt tranquille. Enfin, sauf sur les lignes de touche du Scotiabank Arena, où on espère le voir célébrer pendant que ses Raptors soulèvent le trophée Larry O’Brien remis aux champions des séries de la NBA. Parce qu’au final, WE THE NORTH!

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