Hugo Bastien

C’est quoi le bœuf ? : Jay-Z vs Nas

Retour sur un beef historique du hip-hop.

Ah, le beef entre rappeurs. Ces conflits si éloquents, poétiques, sont les témoins d’une culture basée en partie sur l’égocentrisme et le machisme, mais pas que ça. Car le rap possède cette particularité d’être autant un sport qu’un art, où s’entremêlent la créativité et le désir de surpasser la compétition. Avec C’est quoi le bœuf?, on se penche sur certains des conflits les plus marquants de l’histoire du rap. Après Booba vs Kaaris la semaine dernière, on observe aujourd’hui ce qui est probablement le plus grand beef de l’histoire du rap, Jay-Z vs Nas.

Un beef historique

Qu’on mette une chose au clair : il y a eu des beefs avant Nas vs Jay-Z, et il y en a eu d’autres après. Sauf que si on doit choisir un beef pour définir positivement — dans la mesure du possible — le principe même du beef, ça serait l’exemple parfait. Pourquoi? Parce que si la violence verbale a atteint des sommets lors de cette altercation lyrique, les gars ont été assez intelligents pour ne jamais escalader la chicane en bagarre. Puis surtout, ça se passait au début des années 2000, alors que le rap était réellement devenu une industrie aux États-Unis. Plus que les millions d’albums vendus par plusieurs artistes majeurs, un réseau médiatique était désormais mis sur pied. Stations de radios, chaînes télé, magazines, sites internet: tout était là pour maximiser le plus possible ce beef entre les deux plus gros rappeurs de New York suite au décès de The Notorious B.I.G..

Il faut d’abord se mettre en contexte. Le rap étant un genre compétitif, il n’est pas rare que des rappeurs, même s’ils ne sont pas en conflit ouvert, s’envoient des petites pointes sans se nommer, question d’affirmer sa supériorité, et du même coup vérifier si la compétition les écoute. Entre 1996 et 2000, c’est ce qui se passe entre Hova et Esco. Rien de bien méchant, les deux artistes essayant seulement de montrer que ce sont les plus gros ballers new-yorkais du moment. C’est aussi la confrontation entre le Queensbridge et Brooklyn, et les rappeurs veulent prouver la supériorité du son de leur hood.

Des trajectoires opposées

Sauf qu’à ce moment-là, Nas est plutôt sur le déclin, lui qui n’a pas réussi à maintenir la qualité de ses albums après le classique ultime Illmatic paru en 1994. Au contraire, Jay-Z est au sommet de son art, lui qui enchaîne les grands albums en plus d’installer sa compagnie Roc-A-Fella Records comme une des maisons de disques phares du rap américain. Ce qu’il faut savoir, c’est que Hov’ a toujours été un businessman hors pair. Sauf qu’avant de se présenter comme grand défenseur des injustices commises contre les artistes afro-américains, Jigga était plus occupé à vendre du linge Rocawear et les albums des membres de son crew, notamment Beanie Siegel et Memphis Bleek.

C’est d’ailleurs ce dernier qui part la chicane pour vrai. Il attaque Nas sur la chanson Memphis Bleek is… et le rappeur du Queensbridge lui répond sur Nastradamus. Les jabs se multiplient et poussent Nas à viser tous les membres de Roc-A-Fella sur le freestyle Stillmatic, qui reprend le beat de Paid In Full, classique de Eric B. & Rakim. Il y va fort, allant jusqu’à dire que Jay-Z est efféminé, le genre d’insulte qui ne passe pas dans un milieu aussi machiste.

La marde pogne pour vrai

Il faut croire que Jigga n’attendait que ça. En juin 2001, lors du concert Summer Jam, organisé chaque année à New York par la station de radio Hot 97, le MC des Marcy Projects à Brooklyn se lâche. Il diss Nas et Prodigy sur le big stage, et surtout, performe pour la première fois Takeover, un diss track complet sur les deux rappeurs du Queensbridge. La chanson est vicieuse et les punchlines pleuvent, surtout sur Nasty Nas qui en prend pour son grade : ses albums ratés, les mauvais contrats qu’il a signés, son manque d’authenticité dans la rue. Tout y passe. Ce qui marque l’imaginaire, ce sont ces lignes où Jay-Z utilise des mathématiques simples pour prouver que Nas n’est pas capable d’aligner deux bons albums.

« Use your (brain) – you said you’ve been in this 10

I’ve been in it five; smarten up, Nas!

Four albums in 10 years, n***a? I could divide

That’s one every… let’s say two, two of them shits was doo

One was “nah,” the other was Illmatic

That’s a one-hot-album-every-10-year average »

Ouch. La chanson sera publiée plus tard dans l’année sur The Blueprint, que beaucoup nomment comme le meilleur album de Jay-Z. À ce moment, la majorité des fans de rap sont prêts à déclarer Hova comme le grand vainqueur du beef, et donc accessoirement comme le King of New York. L’affaire, c’est que Nas est quand même un des plus grands MCs de l’histoire, et il ne faudrait donc pas vendre le manteau de fourrure du rappeur avant de l’avoir tué.

Peut-être que ce beef, c’est ce qu’il manquait à Nas pour que le rappeur retrouve la faim. Son album Stillmatic sort en décembre 2001 et les amateurs de rap s’entendent pour dire que Nas est BACK. L’album contient la chanson Ether, la réponse directe à Takeover. Pis Ether, c’est LE game changer. La chanson choque les fans par ses attaques impitoyables sur Jay-Z et son équipe. Alors qu’une grande majorité de gens voyaient Nas comme un hasbeen, il réplique avec un album de haute qualité et le diss track le plus efficace de tous les temps.

Un peu comme sur Takeover, c’est au tour de Jigga d’en avoir pour son argent sur Ether. La chanson reprend un sample de 2pac qui scande « fuck Jay-Z! » et les insultes pleuvent. Le troisième couplet est particulièrement vicieux, alors que Nas attaque la crédibilité de Hova, son originalité, son street cred. Le rappeur du Queens se présente comme le OG qui tendait la main à Jay-Z, et il l’attaque pour sa misogynie :

« You seem to be only concerned with dissin’ women

Were you abused as a child?

Scared to smile? They called you ugly? »

Il y a tellement de lignes de fou dans ce couplet que je pourrais vous le citer au complet, mais faute de place, je vous invite à bien écouter et consulter les paroles. Tout ce que je peux vous dire, c’est qu’à la sortie de Ether, je l’ai écouté en boucle pendant un bon deux semaines en affirmant à qui voulait bien l’entendre que Nas avait kill Jay-Z.

À ce moment, les rues de New York s’enflamment alors qu’on cherche à déclarer un gagnant au conflit. Les auditeurs de Hot 97 déclarent Nas gagnant à 58 % lors d’un sondage, et le God’s Son voit sa carrière revivre. Surtout, il aura donné naissance à un nouveau terme, puisque Ether restera dans les vocabulaires de la culture rap pour désigner quelqu’un qui s’est fait humilier, « tuer » lors d’un conflit. (Exemple : « Jay-Z got ethered »).

Jay-Z publiera ensuite Supa Ugly, un autre diss track de qualité bien inférieure où il prétend avoir eu une affaire de trois ans avec la blonde de Nas. La réaction des fans est mitigée: on trouve que Hov’ est allé trop loin, alors que même sa mère appelle à la radio pour demander des excuses à son fils! Les rappeurs s’envoient encore quelques pointes lors de leurs albums suivants, mais le constat est clair : Nas a gagné, mais Jay également, d’une certaine façon, parce qu’il a utilisé toute cette promo gratuite pour mousser les ventes de The Blueprint.

Amis pour la vie

Ce qui est beau, c’est que les deux rappeurs ont ensuite fait la paix lors de la tournée I Declare War du MC de Brooklyn en 2005. Les deux apparaissent ensemble sur scène et enchaînent Dead Presidents — qui reprend The World is Yours de Nas, et le premier couplet de cette dernière. 

Le moment est historique et représente un point de communion des fans de rap dans l’histoire du genre. Jay-Z, alors devenu président de Def Jam, signera même Nas en 2006 et apparaîtra sur la chanson Black Republican sur Hip-Hop Is Dead, premier album de Esco sorti par le label légendaire.

Au final, les deux rappeurs se sont livré le beef parfait. Les deux auront su tirer le meilleur l’un de l’autre sans jamais en venir aux coups. Parce que le boeuf, le boeuf, c’est pas une raison pour se faire mal!

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