Mieka Jewett

Chère Madonna, are you OK ?

Lettre ouverte de Thomas Leblanc, un fan déçu.

Chère Madonna,

Toute ma vie, j’ai été fan de toi — de ta musique, de tes looks, de la craque entre tes incisives supérieures. Mais là, depuis 3, 5 même 10 ans, je ne sais plus ce qui se passe avec toi. Tes derniers albums n’ont pas la qualité de tes chefs-d’œuvre comme Ray of Light (1998) et Confessions on a Dance Floor (2005). Je dirais même plus : tes albums récents, dont l’imbuvable MDNA (2012) et ta performance robotique au Super Bowl XLVI, ont rendu ma tâche de fan difficile.

L’inconfort de t’entendre chanter « Bitch I’m Madonna » ou de te voir porter des grillz, c’est devenu lourd à porter. Et là, je sais que tu es en studio et que tu prépares un nouvel album avec ton collaborateur sur Music, le producteur électro Mirwais. J’ai hâte, je suis enthousiaste, je veux y croire. Mais j’ai peur.

Le trouble

C’est évident que tu sors des albums pour aller faire des millions en tournée, parce que les quinquagénaires homosexuels et les filles de la génération X qui ont grandi en s’habillant comme toi circa Holiday, ces gens-là sont là pour toi, ils et elles seront toujours prêt. e. s pour payer des centaines de dollars pour chanter Like a Prayer en chœur dans un show de lasers.

Tu as eu 60 ans le 16 août dernier et, à juste titre, tu as l’air bien fâchée contre l’âgisme et le sexisme dans le show-business. Tu as raison. Ghosttown, un extrait de Rebel Heart (2014) aurait dû être un gros, gros hit (ta meilleure chanson depuis Sorry [2005]; aussi touchante que Love Profusion [2003]).

Mais vois-tu, ma très chère idole, ce n’est pas une raison pour rendre « hommage » à Aretha Franklin en parlant de toi pendant 6 minutes en direct à la télé (même si ce n’était un pas un « hommage » comme tu l’as écrit après). Depuis que j’ai vu ces images de toi, le lendemain, sur le Web, une question m’obsède, et je la dirais en anglais pour qu’on se comprenne bien : WTF happened to Madonna?

La jeunesse sauvage

Madonna, tu avais vingt-six ans quand que je suis venu au monde au début de l’été 1985. Ou à l’inverse, on peut dire : j’étais un poupon quand tu as connu un été phénoménal où tu as littéralement changé le cours de la pop. 1985 décolle avec ton premier #1 au Billboard, Like A Virgin. C’est en 85 que la légende de « Madonna » prend forme dans les esprits du grand public; c’est à ce moment que tu incarnes Marilyn Monroe dans le clip de Material Girl, en plus de la parodier à SNL.

C’est aussi en 85 que Crazy for You, Dress You Up et même Angel roulent en boucle à la radio (pour vrai, Angel, ça ne me disait rien… tu as eu tellement de succès qu’on a pu en oublier quelques-uns). Même Into the Groove, chanson-thème du film Desperately Seeking Susan, est un succès-surprise (ton premier #1 au Royaume-Uni). En 85, tu es partout.

J’aime croire que je suis né sous le signe de Madonna, que cette année où ta vie a basculé et où tu es devenue une star planétaire, que tes succès du milieu des années 80 m’ont fait, qu’ils sont comme restés imprégnés dans ma chair et mon corps. Même Crazy for You, une ballade somme toute quelconque, me rappelle les samedis matins où ma mère passait l’aspirateur sur le gros tapis brun de notre appartement d’Ahuntsic.

J’aime croire que ta carrière s’est ensuite inscrite dans mon histoire personnelle (et dans celle de tous tes fans hardcore) : je revois mon adolescence quand j’entends Don’t Tell Me (ta phase cowgirl) et je revis le concert où je t’ai vue à Paris dès les premières notes de Hung Up (empruntées à ABBA, I know, les fans).

La trentaine affirmée

Madonna, tu as déjà trente-et-un ans lorsque je deviens un fan consentant grâce à ta chanson Vogue, en 1990 (moi je n’ai pas 5 ans). Je vogue dans le salon, à l’épicerie, dans le parc. Je vogue comme si j’avais toujours su voguer (et je n’ai jamais re-vogué depuis, remarquez). Déjà, à ce moment, je suis un enfant queer. Je vois les images de la tournée Blonde Ambition et du documentaire Truth or Dare, diffusées à Musique Plus (je tripe sur Oliver, le seul danseur hétéro de la tournée), et je comprends que tu es une superhéroïne et que la vie ne vaut pas la peine d’être vécue si c’est pour exister sans toi, ta musique et ta voix (pas si extraordinaire, j’en conviens).

Ça me fait toujours drôle d’imaginer des stars d’une autre génération dans leur vingtaine, ou au début de leur trentaine. Je dis « imaginer » parce que bien entendu, je peux voir des images, mais j’ai du mal à « ressentir », à comprendre la sensation de la vingtaine et de la jeunesse et de l’expérience qui rentrent, qui s’entrechoquent avec l’ambition et l’entêtement nécessaire pour devenir une vedette exceptionnelle. Surtout quand je vois des images de toi aujourd’hui sur les écrans, à l’orée de la soixantaine. Tu as l’air fâchée et résignée.

En 2018, vingt-six ans, c’est trop vieux pour devenir une star planétaire féminine, mais en 85, c’est l’âge parfait. Madonna, tu avais déjà tout vécu avant d’avoir vingt-six ans : ton fameux parcours en autobus du Michigan à New York avec 35 $ dans tes poches, tes années de vache maigre comme danseuse, tes séances de photos érotiques pour payer les comptes et même une agression sexuelle que tu raconteras des décennies plus tard, un peu pour dire #moiaussi.

La débandade

Je suis obsédé par la pop et les chansons alors j’ai quand même eu un coup de vieux quand tu as eu 60 ans. Mais après les controverses médiatiques, le Sex book, la vie de duchesse anglaise, les adoptions successives au Malawi, la kabbale et les séances de yoga avec Gwyneth Paltrow, le french kiss avec Britney (et Christina, coupée en direct pour voir la réaction de Justin Timberlake), force est d’admettre qu’en 2018, tu n’es plus aussi intéressante, cool, rebelle. Tu essaies (trop?) et ça ne lève plus.

Aujourd’hui, Madonna tu as une ligne de produits de beauté (MDNA, yuck), tu postes trop de photos retouchées avec un filtre sur Instagram, tu déclares à qui veut l’entendre son amour pour ton fils David, un joueur de soccer prometteur.

Ta fille Mercy a l’air bien malheureuse quand tu la prends en photo, comme désemparée par sa mère multimillionnaire et narcissique. Les deux derniers, aussi adoptés au Malawi, on dirait qu’ils sont dans ta vie pour combler un vide, comme les personnages secondaires d’une farce malaisante.

Rocco, le fils que tu as a eu avec Guy Ritchie en 2000, vient d’avoir 18 ans et Lourdes, qui inspire plusieurs pièces sur Ray of Light, est à l’université.

Madonna, tu es devenue une mère qui fait son deuil de ses deux aînés qui grandissent et qui deviennent indépendants, tu fais le deuil d’une carrière qui n’est plus l’ombre d’elle-même, et d’un corps, un corps athlétique et efficace qui t’a servi et que tu as exhibé comme preuve de tes super pouvoirs (et surtout, du pouvoir du yoga). Une cool mom devenue uncool mom.

Et ton visage, ton visage ma chère Madonna, qui est bouffi de chirurgies derrière les filtres Instagram.

Comme si ces transformations étaient les blessures du patriarcat et du capitalisme dans l’industrie de la musique, qui ont eu raison de ton spunk et de tes principes. Madonna t’es pas morte, mais t’es pas forte.

Et bien sûr, il y a cette nouvelle réalité, troublante : en 2018, Céline Dion est plus cool que toi, Madonna. Je gage que personne n’avait vu ça venir. Céline était matante avant d’être majeure, sirupeuse et heureuse de l’être, mariée à un gérant chauve de 26 ans son aîné qui avait des enfants de son âge. À 25 ans, tu as inventé une façon d’être popstar; à 25 ans, Céline s’est fiancée à René. Mais à 50 ans, Céline t’a doublé : elle a du fun quand toi, tu as l’air desperate. Et has been.

Le rayon d’espoir

C’est un sentiment assez humiliant de réaliser que mon idole de jeunesse n’est plus aussi fascinante, que le public et les médias ont cessé de s’intéresser à elle. Pendant des années, tu as été une lumière, un phare, un guide, dont on couvrait les moindres faits et gestes.

Mais malgré tout ça, Madonna Louise Ciccone, fille d’une Fortin elle-même originaire du Canada français, je crois encore en toi. Parce que quand t’es à terre, tu te relèves et tu nous prouves à tous, qu’il est encore trop tôt pour écrire la nécrologie de ta carrière.

Après Erotica, ton premier flop commercial, tu as entrepris le grand virage électronique qui t’a mené à Ray of Light (via Bedtime Stories et la reprise de I Want You avec Massive Attack).

Quand ton mariage à Guy Ritchie a commencé à battre de l’aile, tu nous as offert Confessions. Et même Rebel Heart, ton dernier album, n’est pas aussi épouvantable que les précédents, malgré les horribles variations de la pochette postées sur ton compte Instagram.

J’y crois encore. Mais s’il te plaît, lâche ton téléphone, arrête les selfies et la prochaine fois qu’on te demandera de rendre hommage à quelqu’un, ne parle pas seulement de toi STP.

Je t’aime, Madonna.

Signé : Thomas Leblanc, un fan qui résiste.

*************

Thomas anime le spectacle The Madonna Show les 18 et 19 octobre au Wiggle Room avec l’humoriste Tranna Wintour. Pour l’occasion, l’artiste new-yorkais Miguel Gutierrez et ses choristes, les Slutinos, présenteront Sadonna, une heure de reprises ésotériques et décalées de classiques et de chansons moins connues de Madonna.

Pour information et billets, cliquez ici.

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