Crisser le feu et brailler souvent : entrevue avec le musicien Clément Jacques

Tuer la dualité.

Clément Jacques a quelque chose dans le regard. Un genre de mystère. Une tristesse pure, mais violente. Un enfant devenu trop grand. Une intelligence émotionnelle trop développée. La cruauté des autres lui fait encore mal. Carapace molle. Trop beau pour être vrai. La voix d’un ange dans une soirée de défonce. Crisser le feu dans ton terrain de jeu.

C’est un gars qui braille souvent. C’est un gars qui rit souvent aussi. Fort.

J’ai rencontré Clément un dimanche soir pendant les Grammys dans un bar sur Ontario. Il était toujours aussi beau. Même si ça fait un boutte qu’il habite Montréal, il n’a jamais perdu son accent du Saguenay. « C’pas à mèhm affèh ». (C’est pas la même affaire) :

T’as commencé comment? T’as toujours été solo ou t’as joué dans des bands aussi?

Quand j’étais jeune, je faisais des covers. Je chantais et je jouais de la batterie avec mon p’tit micro-casque. On jouait du Rage Against The Machine. J’ai toujours écouté du punk « new shcool » Pennywise, Lagwagon, No Use. J’écoutais ça, mais j’en jouais pas. J’étais mêlé en ostie plus jeune. Mais j’pense que je sais pourquoi… mon cousin m’avait dit : « Tu devrais checker ça ce band-là, Nirvana, c’est fucking bon! » J’avais 12 ans, j’suis allé voir ma grand-mère, j’lui ai dit « Grand-M’man va m’acheter un CD, ça s’appelle Niagara. » Ma grand-mère à part pis elle revient avec un CD de Niagara. J’écoutais ça dans le tapis… j’me disais « me semble que ça ressemble pas à ce qu’il m’avait décrit tabarnak! » (rires) Imagine si j’avais pogné Nirvana à 12 ans au lieu de Niagara, ça aurait changé ma carrière!

(rires)

Mais ce que tu fais comme musique c’est loin de Nirvana ou du punk new school?

J’suis comme pogné dans mes p’tites tounes smooth à quatre accords. J’ai jamais osé sortir de ça.

Si je jouais dans un band, j’aimerais mieux juste jouer de la guit ou de la bass. Un band punk. Composé à deux. Ça irait vite.

Comment t’en es arrivé à venir habiter ici pis sortir ton premier album (en anglais d’ailleurs) sur Audiogram?

En 2007-08, j’étais à Québec pour l’école. J’allais à Montréal souvent faire des shows et enregistrer l’album. Quand j’suis revenu au Saguenay avec mon album fini, Audiogram ont voulu faire remixer l’album, enlever des tounes… je l’ai crissement mal pris. Je pleurais sul’ bord de la grange chez mon père, j’avais tellement trippé, j’voulais pas qu’ils touchent à ça. Déjà là, j’avais le dégoût de l’industrie musicale. Direct au début. L’album a passé en dessous de la couverte comme la plupart de mes albums, à part Indien qui a eu une belle reconnaissance. Mon dégoût de l’industrie musicale n’est jamais parti. Le monde se flatte dans le sens du poil, ce sont des cliques, pis des gangs… j’ai une frustration envers ça. Moi j’me tiens avec le monde que j’aime dans vie, pas avec ceux qui peuvent m’apporter de quoi.

T’as déjà essayé de faire un peu partie de la gang justement? Pour aider ta carrière?

Man, à un moment donné j’me suis dit que ce serait bon que Louis-Jean Cormier réalise mon album. Juste avant Indien, je pense. J’suis allé manger dans un restaurant dans Rosemont. Juste avant qu’il soit big, avant La Voix pis toute. On jase, on connecte un peu, des liens amicaux en commun. Plus le meeting avançait, plus qu’il était sur son cell… il devait rejoindre quelqu’un… moi j’avais pas trop d’argent à l’époque, mais je ramasse son bill pareil, pis j’me souviendrai toujours de la phrase qu’il m’a dit à la fin du meeting « Tu me paraîs comme un beau terrain de jeu ». Il m’a même pas dit merci, y’a câlissé son camp et j’ai jamais eu de nouvelles. C’était ma seule tentative de faire partie de la gang. Je pense que j’suis un gars smatt mais si tu es pas dans gang ou que tu es pas le plus talentueux du monde, ils se crissent de toi ben raide. Tu peux rien leur apporter. Fuck you.

Mais ton album Le Maréographe y’a pas pogné lui, non?

Ça a passé à la radio un peu. Mais ça me fait chier, parce ça a jamais sonné comme je voulais. Là pour le show qui s’en vient (au Taverne Tour, samedi soir au Verre Bouteille), on va jouer les tounes comme moi j’ai toujours voulu qu’elle soient. Tu arrives en studio et les maisons de disques, les réalisateurs te donnent des conseils, sur le format radio, les ventes d’albums, les modes etc… pis tu écoutes ça, pis finalement ça sonne pas comme tu voulais. Là le prochain j’vais faire ce que je veux. Indien c’est le seul que j’ai fait à ma tête et c’est lui qui a été le mieux reçu pis c’est mon préféré. En show je les joue comme je veux les jouer. La vraie version des tounes.

J’ai l’impression qu’y’a une forte dualité en toi. Comme si la musique que tu enregistres ne représente pas totalement qui tu es?

Oui, y’a ça en dedans de moi. Je me fie trop à ce que je me fais dire en haut de moi. Je ne m’écoute pas assez. Pas juste dans musique. Toute ma vie je m’écoute pas assez j’pense. Faudrait que je commence à m’écouter à 32 ans. J’vais peut-être juste faire des tounes pour la radio pis des tounes pour les vrais qui catchent la musique. J’ai voulu plaire à ceux qui payaient pour que je fasse de la musique. Y’ont pas tort, j’en ai eu des gros chèques à cause de la radio, à cause d’eux, mais j’aurais dû plus m’écouter pour le reste des tounes qui sont pas des singles anyway.

Est-ce que tu cherches trop à être aimé?

Toutes les artistes sont confrontés à ça. Tu espères que tel personne que tu trouves cool aime ta musique. Toute ta vie, tu admires du monde, tu admires leur art, tu aimerais que ce monde-là aime tes affaires. Ça ferait du bien. C’est légitime. Mais de là à putasser pour être aimer… Moi dans le fond, je veux faire plus de shows, prendre une place dans les soirées du monde, dans leurs souvenirs, dans leur imaginaire. Faire d’autres projets, avec d’autre monde, pas sous mon nom, tant que je joue de la musique. J’en joue pu assez.

Tu t’ennuies?

La musique, ça m’a amené à connaitre tellement de monde. Tellement de belles rencontres, mais c’est fucked up. On dirait que je rencontre le monde à cause de la musique, comme si la musique c’était un ami qui me présentait du monde. Pis quand les présentations sont faites, elle prend son trou et il me reste juste les relations humaines. Faudrait que j’arrête de mettre la musique dans le coin.

Clément Jacques sera en concert

dans le cadre du Taverne Tour

le 3 février

au bar Le Verre Bouteille

à 21h

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