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En coulisses : le métier funambulesque de critique musical

Rencontre avec Philippe Papineau du Devoir.

On a la chance d’avoir une scène musicale de feu au Québec. Les tounes sont bonnes, le monde danse et notre culture reste en vie. Mais la musique, c’est pas juste les musiciens. Si l’industrie continue de rouler, c’est aussi grâce à d’autres passionnés qui travaillent fort en coulisses. On a décidé de les rencontrer, pour rendre hommage à tout ce qu’ils font pour nous. Aujourd’hui : Philippe Papineau, journaliste musique et médias au Devoir.

Certains le connaissent en tant que FrancoPhil, du nom de son blog et son émission du même nom à CIBL : de 2006 à 2015, il a jasé amoureusement de musique francophone à toute une génération de mélomanes en recherche de nouveautés dans leur langue. Pour d’autres, Philippe Papineau, c’est le gars avec la raie sur le côté et des petites lunettes qu’on aperçoit parfois armé d’un calepin dans les shows et les festivals.

C’est que depuis 15 ans, il consacre ses journées à rencontrer les artistes, attribuer des petites étoiles aux nouveaux disques, voir beaucoup de shows, faire briller certaines perles et lancer des petites craques aux musiciens paresseux. Sa mission : tenter d’orienter les lecteurs du Devoir parmi la montagne de sorties musicales hebdomadaires.

Au moment de changer de rôle et de répondre à nos questions, il était un peu hors de sa zone de confort. Mais c’était aussi l’occasion pour lui d’enfin faire cette maudite joke que tant d’artistes lui ont faite en entrevue : s’approcher tout près de l’enregistreuse et dire : «EST-CE QUE ÇA ENREGISTRE?!»

Comment tu décrirais ton rôle par rapport au milieu de la musique? Est-ce que tu te considères comme un guide pour les auditeurs?

Je dirais qu’il y a tellement de sorties que c’est beaucoup un travail de tri. En général, en équipe, on va essayer de souligner des tendances dans ce qui se passe. On va se demander : qu’est-ce qui mérite qu’on s’y attarde? On va aller rencontrer les créateurs en entrevue pour que les gens fassent connaissance avec ceux qui font de la musique dans leurs oreilles. Comment cette musique-là est faite? Qu’est-ce qu’elle a de particulier? C’est quoi la réflexion en arrière?

Je trouve que c’est là qu’on se démarque. On est moins dans le vedettariat. Les gens connus, c’est pas nécessairement intéressant si leur démarche créatrice est pas intéressante.

Est-ce que ça te donne un certain «pouvoir» dans le milieu,  le fait de travailler pour un journal renommé?

Non, je ne dirais pas que ça me donne du pouvoir. Ça me donne un impact, peut-être, une certaine crédibilité dans l’oeil des gens. Après, tu mérites tes gallons, aussi. Tu peux être dans un grand journal, dans un petit journal, dans un site : si t’es pas bon, t’es pas bon. Si t’es bon, t’es bon. Si ce que tu dis a de la valeur aux yeux des gens, c’est ça qui compte. 

Nécessairement, ton travail est un peu teinté par ton média, pour le meilleur et pour le pire. L’image publique du Devoir est pas d’être jeune, branché, cool et moderne. Même si ça veut pas dire qu’il ne l’est pas. Dans les yeux des gens, en général, ça reste encore «le journal de tes parents». Des fois, quand je rencontre des gens pour la première fois, ils s’attendent à ce que j’aie 60 ans…

Mais c’est sûr que dans mon cas, c’est plutôt pour le meilleur. L’institution est présente depuis 109 ans. Elle a sa réputation. C’est un très bon journal dans lequel on parle beaucoup de création et de culture. Donc aux yeux des gens, ce qu’on écrit, c’est sérieux, c’est important. C’est vraiment cool.

Est-ce que les journalistes culturels québécois sont complaisants avec les artistes d’ici?

Je formulerais ça dans l’autre sens. C’est clairement plus facile de dire «Coldplay a fait un disque de marde», que de dire …heu, je vais pas donner de nom, mais mettons… «le dernier Louis-Jean Cormier était pas à la hauteur». C’est plus facile de critiquer des artistes étrangers, parce qu’il y a pas le même attachement.

Juste sur ma rue, y a quatre musiciens de la scène émergente montréalaise qui habitent à moins de dix portes.

Juste sur ma rue, y a quatre musiciens de la scène émergente montréalaise qui habitent à moins de dix portes. Si je parle d’eux en mal, si je fais des critiques négatives, je dois pouvoir les croiser au dépanneur pour acheter ma pinte de lait le matin et être capable de supporter mes arguments. Les artistes dont je parle, je vais les croiser partout à Montréal. Ils vont se retrouver dans d’autres groupes dont je vais parler par la suite. C’est un petit milieu.

L’important, c’est que ta critique soit constructive et que t’assumes ce que tu dis en mal. C’est peut-être de la complaisance passive, mais pas active.

Est-ce que tu te sens une responsabilité d’aider à propulser les artistes québécois qui débutent?

Tout le monde est là-dedans parce qu’il aime la musique : les musiciens comme les journalistes. C’est sûr que j’ai le goût d’encourager la création, et ça les aide qu’on parle d’eux. Mais l’idée, c’est pas non plus d’aider tout le monde. À la base, c’est nos lecteurs qu’on veut aider. On est comme un intermédiaire entre les musiciens et eux. On est des passeurs, mais pas des passeurs passifs : des passeurs critiques, qui font des choix, et qui doivent aussi le dire quand quelque chose n’en vaut pas la peine.

Est-ce que tu t’es déjà fait des ennemis parmi les musiciens, suite à un papier?

C’est sûr que quand tu fais des critiques négatives d’un album ou d’un spectacle, les principaux intéressés peuvent parfois être choqués. Il y a des gens, j’en suis sûr, qui n’aiment pas ce que j’écris. Mais ça revient à l’idée de la critique constructive : si t’es capable de défendre ce que t’avais à dire de mal à propos d’une production culturelle, les gens peuvent ne pas être d’accord avec tes arguments, mais ils ne deviennent pas des «ennemis».

Suffit que je sois plus réceptif au prochain disque, et ils sont comme «Oh! Je l’aime bien lui finalement!»

Sur la durée aussi, les émotions changent. Des artistes peuvent être fâchés contre moi pour quelque chose que j’ai écrit il y a 5 ans, mais il suffit que je sois plus réceptif au prochain disque, et ils sont comme «Oh! Je l’aime bien lui finalement!» On est toujours aussi bon que la dernière chose qu’on fait. C’est peut-être la même chose pour les critiques dans l’oeil des artistes.

Comment tu fais pour être constructif, mettons, si tu dois parler d’un genre musical qui ne te parle pas du tout?

Je pense qu’il y a moyen de parler de façon intelligente de n’importe quoi. L’important, c’est de rester honnête et de ne pas prétendre qu’on aime ou qu’on connaît quelque chose quand c’est pas vrai. Des fois, tu vois des gens qui parlent en mal d’une production, mais tu sais qu’ils aiment pas le genre à la base. C’est quoi la valeur de ça, à part de ramener des clichés? Moi, si je sais pas quoi dire, je ne le dis pas.

Et quand t’as pas le choix d’en parler?

Le problème peut se poser avec des artistes très grand public. Mettons, 2Frères. Nous, on a tendance à s’intéresser beaucoup à la nouveauté, à la créativité, à l’originalité, mais c’est pas forcément sur ces bases que ces artistes-là créent leur musique. Ce n’est pas ce que les gens qui les aiment recherchent non plus.

Mais s’il y a 2 ou 3 millions de personnes qui les écoutent, ils méritent quand même qu’on s’intéresse à eux. Ton média a une identité, un angle d’attaque. Il faut respecter ça, mais il ne faut pas non plus faire abstraction de la réalité.

Les gars de 2Frères étaient au Festival d’Été de Québec l’année passée et on a fait une entrevue avec eux. Justement, on avait parlé d’innovation, ce que nous on cherchait dans la musique et qu’on trouvait pas chez eux. Et eux, de ce qu’ils voulaient faire. C’était pas facile, mais j’étais ben content de l’avoir fait.

Et pour finir, c’est quoi la meilleure partie de ton travail?

Pour moi, ça serait un très beau métier si on n’avait pas à écrire! C’est ce que j’aimais de la radio, avant. Avec une entrevue en direct à la radio, le matériel est là brûlant, tout prêt. Parce que c’est la rencontre qui est importante pour moi, là-dedans. C’est clairement ça le plus le fun.

Il y a rien comme s’assoir pis avoir une vraie rencontre d’humain à humain entre un créateur pis quelqu’un qui est juste curieux. C’est d’écouter les gens nous raconter leurs affaires, d’essayer de comprendre d’où ça vient, leur état d’esprit dans la création. Écrire, ça peut être gratifiant aussi, mais c’est plus de travail.

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