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Entrevue au sommet avec Half Moon Run

Conner Molander parle du nouvel album et de la fois où il s'est perdu saoul en kayak.

Il est environ onze heures moins quart et je vais rejoindre Conner Molander de Half Moon Run au dernier étage d’un hôtel de Montréal. La chambre est magnifique, mais on me dirige vers le balcon pour l’entrevue. Ce n’est qu’une fois l’entretien d’une demi-heure terminé que je comprendrai le choix logistique. C’est que l’émission de télé qui reçoit  le groupe plus tard a besoin de tout l’espace possible pour installer son matériel.

Le dernier album de Half Moon Run date d’il y a quatre ans déjà, mais personne ne semble avoir oublié la formation.

Le dernier album de Half Moon Run date d’il y a quatre ans déjà, mais personne ne semble avoir oublié la formation. Un troisième disque, A Blemish in the Great Light, sort ce vendredi. Ce soir (jeudi), le groupe donnera un concert attendu au MTELUS. Même après une tournée québécoise, les billets se sont tous envolés en dix minutes pour ce lancement. D’entrée de jeu, Conner m’avoue qu’il s’y attendait un peu : son groupe a déjà rempli cette salle quatre soirs de suite à l’époque du Metropolis.

À la fin de l’entrevue toutefois, je lui demande si, à 19 ans, aux tout débuts du groupe, il se voyait être là où il est maintenant. Sur ce balcon d’hôtel qui surplombe Montréal, à donner maintes entrevues avant un concert sold out. Comme il le fera souvent durant l’entrevue, le guitariste, claviériste et chanteur laisse échapper un rire avant de me répondre. « Définitivement pas. Non! »

Comment est-ce que c’est arrivé, alors? « Jeune, quand je pensais devenir musicien, on me disait souvent que c’est l’enfer comme métier. Que tu ne feras jamais d’argent, que ça te prend un plan B. Et j’y croyais. J’y crois encore. Mon petit frère vient d’emménager ici depuis l’île de Vancouver. Il a 18 ans et je veux lui dire la même chose. Ce n’est pas une bonne idée! Le premier album a très bien fait et après, c’est juste de la chance. »

Half Moon Queen

Comme j’ai pu écouter l’album à l’avance, je me mets rapidement à lui parler de la pièce Razorblade. Autant ce sera un nouveau classique pour les fans du groupe, autant ça ne deviendra jamais un succès radio. La chanson commence comme un hit, avant de prendre de nombreux détours pour aboutir après plus de sept minutes. Conner, tellement amical que je me permets de l’appeler par son prénom, admet qu’il s’agit là de l’une de ses pièces préférées à lui aussi.

« La première partie de la pièce, on avait envie de la saboter. Tu veux faire en sorte que l’on sente que tu as un effondrement psychologique. Et à la fin, c’est comme le Joker qui te rit au visage avec ses « sha-na-na-na ». Il y a une évolution presque psychédélique qu’on a voulu faire au fil de la pièce. »

« C’est amusant, la pièce est un peu séparée en trois. C’est quelque chose que plusieurs groupes avant nous ont fait. On pense à Bohemian Rhapsody, Hapiness Is a Warm Gun, Band on the Run, Paranoid Android… Alors une partie de moi s’est dit, pourquoi ne pas essayer? » J’assume donc qu’il se compare à Queen, les Beatles et Radiohead. Très fort.

« Je n’irais quand même pas jusque-là! Mais ce sont définitivement certains de mes groupes préférés, des groupes que j’ai écoutés en grandissant. J’ai 29 ans, je suis dans un groupe, on a parcouru le monde. Aussi bien essayer de nouvelles choses et travailler dessus autant que possible. »

Casser sur scène

Conner ajoute que la pièce durait, à l’origine, un quart d’heure. La deuxième moitié de la pièce est finalement devenue New Truths, qui conclut l’album. Il explique aussi que la chanson est d’abord née « il y a quatre ou cinq ans ». En effet, une bonne partie des pièces du nouvel album se sont faufilées en spectacle dans les dernières années. Est-ce que c’est quelque chose que le groupe aime faire, casser des chansons sur scène jusqu’à ce qu’elles soient prêtes à être enregistrées?

« Autant que possible! Ça nous aide vraiment, de voir comment les gens réagissent. [Le dernier extrait] Favourite Boy nous a donné du fil à retordre pendant longtemps. C’était difficile de trouver comment le faire vivre sur scène, de trouver la bonne énergie. La chanson avait l’air défectueuse, elle ne donnait pas l’impression de planer facilement comme c’était prévu. On a dû vraiment lutter avec elle. »

« Take a kayak! »

Halloween approchant, je lui ai demandé de me parler de ses peurs. Il m’explique avoir fait des cauchemars pendant des semaines après que son ordinateur portable ait planté sur scène au tout début d’un concert à Montréal, en 2013. Il me sort aussi une histoire abracadabrante qui lui est arrivée très loin des planches. Le genre d’histoire si incongrue que Conner prend un instant pour rire, puis regarder mon téléphone qui enregistre. Il se demande à voix haute à quel point il doit me donner des détails. « Avec ma copine, on a pris un kayak pour traverser un lac, pour camper de l’autre côté. »

« Mais j’avais beaucoup bu d’alcool ce jour-là. »

« Je suis dans un bateau, au milieu d’un lac, je ne vois pas dans aucune direction et je suis saoul. Ça m’a pris des heures sortir du lac »

« C’était en plein milieu de l’été. La nuit tombée, j’ai réalisé que je n’avais bu que du café et de la bière depuis deux jours. Ma copine et moi, on commençait à avoir vraiment soif et à nous sentir un peu paranos. J’ai donc pris mon kayak en pleine nuit pour traverser le lac et rejoindre le village de l’autre côté pour de l’eau potable. Il faisait tellement noir et tout d’un coup, j’étais complètement perdu. Je suis dans un bateau, au milieu d’un lac, je ne vois pas dans aucune direction et je suis saoul. Ça m’a pris des heures sortir du lac »

« Et une fois sur la rive, je n’étais pas proche du village. Il n’y avait que des arbres. Je n’avais pas mon téléphone alors j’ai passé encore plus d’heures perdu dans la forêt. » Éventuellement, au petit matin, il a trouvé la maison de son oncle, qui lui demande ce qu’il faisait là. Tout ça, pendant que sa copine attendait de l’autre côté. « C’était horrible, oui, et vraiment embarrassant. »

Half Moon Frog

On parle de phobies. Il me demande si je serais prête à tenir un serpent dans mes mains. Je lui dis que j’aime les serpents. Et les grenouilles. Ça y est. Je pense juste aux grenouilles maintenant et je dois absolument savoir s’il était du genre à chasser les grenouilles en arrière de chez lui. Ça va redevenir pertinent, promis.

« Certaines des chansons sur le nouvel album datent d’il y a cinq ans, alors peut-être dans cinq ans? »

« Absolument! J’adore attraper des grenouilles, des bestioles… J’adore les animaux. Une fois, j’ai pris un échantillon sonore de grenouilles, car elles sonnaient vraiment bien. Peut-être que je vais l’utiliser un jour. » Pourquoi pas enregistrer un album d’Half Moon Run dans la forêt, dans ce cas? « Yeah! » Faire ça directement dans le bois de l’anecdote, entouré de grenouilles et de lucioles? « Yeah!!! Aller au milieu du lac, enregistrer le son ambiant. Ce serait vraiment cool! Je pourrais vaincre le traumatisme de ce souvenir. » Conner me confie qu’il a déjà enregistré un premier démo d’une chanson qui parle de l’événement. « Certaines des chansons sur le nouvel album datent d’il y a cinq ans, alors peut-être dans cinq ans? »

Le prochain album sera dans cinq ans? « Non, je ne pense pas que ça va prendre cinq ans avant le prochain album! Nous avons pris des mesures pour que ça n’arrive pas. On a enregistré beaucoup de matériel qui n’est pas sur le nouvel album. Je peux garantir que ça ne prendra pas cinq ans. »

D’ici au quatrième album, il y en a un troisième qui est sur le point de sortir. A Blemish in the Great Light est déjà un grand défi relevé, pour Half Moon Run, soit celui de concocter un album à la hauteur des deux premiers, sans retomber toujours sur les mêmes réflexes. Et là-dessus, Conner est catégorique. Un artiste doit savoir se renouveler pour demeurer pertinent, et par respect pour ses fans. C’est après tout comme ça que le groupe a réussi à rester au sommet après 10 ans de carrière. Et c’est là la seule formule possible si le groupe veut continuer à parler d’amphibiens et d’anecdotes de kayak sur le balcon de la plus haute chambre d’un hôtel du centre-ville de Montréal.

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