Entrevue : Brown Family – s’isoler pour mieux se rassembler

Le trio familial lancera son deuxième album vendredi.

La Brown Family est de retour cette semaine avec brown baby gone, un deuxième album qui fait suite à leur album homonyme paru en janvier 2016 et au EP POPLUV sorti en juin 2017. Plus de trois ans plus tard, la famille Beaudin-Kerr poursuit l’exploration de ses racines québéco-jamaïcaines sur cet opus riche et mélodique qui vient diversifier le propos et l’approche musicale du groupe. On a rencontré Jam et Snail Kid autour d’un café pour discuter de cet album, de sa conception et du voyage sur les terres de leur père Robin qui a inspiré la direction visuelle de brown baby gone.

Isolés mais tous ensembles

Premier fait important: ce nouveau projet de Brown a été élaboré en majeure partie pendant un séjour dans un chalet lors de l’été 2018, pratique de plus en plus populaire dans l’industrie musicale. Ceux qui suivent le groupe sur les réseaux sociaux avaient alors pu voir défiler une palette d’artistes assez impressionnante lors de la douzaine de jours qu’a duré cet exil de création. 

C’est notamment à ce moment qu’est née Mean It, une collaboration qui met en vedette la Brown Family ainsi que Mike Shabb, Joe Rocca et Karma Atchykah. Ce dernier, vétéran rappeur signé sur Joy Ride Records et souvent aperçu avec Shash’u, réapparait après plusieurs années loin du micro. Débarqué au chalet avec le beatmaker, il a insufflé une énergie supplémentaire dans la création de l’album.

« Pour moi, Karma c’est la révélation pendant le séjour, avoue Snail Kid. Au chalet, quand tu rentres dans la bulle de faire de la musique pendant plusieurs jours d’affilée, tout le monde a des idées, même à 6h du matin, c’est juste non-stop! Pis je m’inspirais vraiment beaucoup de Karma. Il a des idées for days! C’est pourquoi je tenais à avoir ce track-là sur l’album, il est vraiment à l’image de ce chalet où tellement de gens sont venus contribuer au projet. »

C’est un beau paradoxe d’aller s’isoler pour mieux se rassembler, et s’en est un qui réussit particulièrement au groupe sur brown baby gone. Les crédits révèlent un nombre important de collaborateurs, tant vocalistes qu’instrumentistes, qui contribue à créer un univers musical cohérent, qui garde une familiarité à travers l’album malgré la variété de styles qui sont explorés. Une approche organique qui n’est pas étrangère à la présence du paternel de la Brown Family, Robin Kerr.

« Déjà en partant, le vibe organique, c’est une envie que j’avais, raconte Jam. J’ai réalisé qu’on est partis dans beaucoup de directions en travaillant sur le deuxième album. Un moment donné on faisait des trucs un peu plus actuels, un peu comme Nervous, donc des beats plus génériques, genre des “type beats” un peu, sans manquer de respect aux beatmakers. Mais mon père, il shine pas pantoute sur ce genre de beat (rires). C’est ça qui a amené la motivation de partir sur des sons plus organiques. »

Si le champ musical de brown baby gone est décidément basé sur cette approche, il n’empêche pas non plus le groupe d’explorer des vibes résolument actuels, et même de trouver une façon d’y intégrer Robin. C’est le cas avec Dat Shit par exemple, une chanson dont l’intensité sera une valeur sûre lors des prochains spectacles de Brown Family. Avec sa basse lourde et agressive, on ne s’attend pas à entendre la voix lustrée du père. Pourtant, il y trouve sa place naturellement, et permet à la chanson d’évoluer vers sa deuxième partie, où on échange les 808s pour une vraie basse et un son qui se rapproche un peu du g-funk moderne. 

Puiser dans ses racines

Second fait important: suite à son élaboration, et en plein rush de finition de l’album, la famille est partie se ressourcer en Jamaïque sur les terres du paternel, un voyage relaté dans le mini-doc À la découverte de leurs racines paru il y a trois semaines. Une autre façon de trouver l’exil tant recherché? 

«On voulait s’isoler, s’imprégner du vibe et voir où ça peut nous amener alors qu’on était dans le plus gros rush qui se peut pas à ce moment-là, explique Snail avec candeur. On avait déjà pas mal écrit l’album, et je pense que ce deuxième exil, ç’a surtout dirigé toute la facture visuelle du projet pis ça nous a peut-être relancés sur certaines affaires dans les textes.»

Cette recherche de distance et d’affranchissement est constamment présente sur l’album. Une thématique à la source du titre de l’album? Oui et non, selon le plus jeune des deux frères Beaudin-Kerr.

«Le titre, je pense que c’est effectivement en référence à toutes les fois où on évoque l’exil, l’envie d’être gone dans la vie, explique Snail Kid. On y a pensé vraiment longtemps, pis c’est sorti comme trois heures avant qu’on doive donner le titre de l’album (rires). Sauf que je le vois aussi comme le fait de passer un autre step dans ta vie. Growing up, mon inner brown baby est gone, donc ça représente un peu la perte de l’innocence aussi.»

Course contre la montre

Cette perte d’innocence, elle existe également dans le processus de fabrication de l’album. Pris par le temps, le groupe a livré brown baby gone dans des délais serrés, qui ont empêché la Brown Family de livrer des singles quelques mois avant la sortie comme il est habituellement de coutume. Le groupe a finalement lancé Tomorrow night, le premier single, ce lundi.

«On a vraiment tiré ça à la limite, reconnait Jam. La journée avant le master, on était chez Seb Blais pis on est partis à 5h30 du matin, je me sentais mal pour lui parce qu’on a vraiment fait rouler ça jusqu’à la fin du temps qu’on avait, presque à la minute près.»

Qui dit rush dit souvent décisions hâtives. Si l’album ne donne pas du tout l’impression à l’auditeur d’avoir été bouclé envitesse, le groupe est-il, de son côté, en paix avec brown baby gone?

«Moi, complètement,» lance Snail Kid sans équivoque.

«Ça m’a pris quelques jours, rétorque Jam, justement parce qu’on a vraiment reach la limite dans le temps, donc il y a des détails qu’on a pas eu le temps de régler. Mais ça, c’est juste nous qui le remarque…»

Et son frère de renchérir: «à la limite, des fois c’est ça que je trouve décourageant. À quel point tu peux faire écouter une toune à quelqu’un, pis les problèmes vraiment importants pour moi, les gens les entendent pas!»

L’importance de l’honnêteté

Au contraire, les auditeurs risquent plutôt d’entendre et de retenir les bars honnêtes et teintées d’ironie des deux frères, notamment celles de Jam sur My life où il avoue que dans sa recherche d’amour, ses performances sexuelles peuvent parfois laisser à désirer…

«Eille! Spécifie que c’est pas vrai! me lance Jam en riant lorsque je lui mentionne la ligne en question. Ben, c’est vrai des fois à quatre heures du matin quand tu rentres chaud du bar, mettons. Mais sinon tout va bien (rires). Plus sérieusement, j’aime beaucoup aborder ce genre de sujet en faisant le contraire d’un rapper typique, alors j’en parle avec humilité et une pointe d’ironie.»

Cette thématique d’amour moderne revient sur plusieurs chansons de brown baby gone et met en lumière les défis du dating en 2019, surtout pour des artistes qui voient, tant dans l’amour que dans les échecs amoureux, une source d’inspiration inépuisable. 

«C’est cette vie-là qui nous a choisis, pas le contraire, ironise Snail Kid. Je trouve même qu’à la limite, l’amour, c’est le plus vieux thème du monde dans l’art, mais je trouve pas que cet angle-là est super exploité finalement. Tsé, une chanson qui traite d’amour d’une façon ou d’une autre, c’est la meilleure analogie sur le monde dans lequel tu vis, selon les époques, ça en dit tellement long sur la vie d’une personne, ce qui l’entoure.»

En fin d’entrevue, je demande aux frères Beaudin-Kerr ce qu’ils espèrent pour cet album. Jam et Snail Kid y vont de réponses honnêtes… ou pas. 

L’aîné y va en premier: «On espère…être millionnaires, man… (rires)»

Son frère en rajoute une couche: «le prix Polaris, les Junos, pas tant l’ADISQ tho… (rires)»

Les mots de la fin reviennent à Jam qui relativise sagement: «plus sérieusement, les attentes c’est dangereux, alors pas trop d’attentes, juste du plaisir.»

Le plaisir sera partagé lors du lancement de brown baby gone le 22 novembre prochain au Ministère dans le cadre du festival M pour Montréal. L’album sera disponible ce vendredi en magasins ainsi que sur toutes les plateformes de streaming.

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