Entrevue : Caraz – Mettre en image la femme multidimensionnelle

Une discussion avec la jeune réalisatrice nommée aux Junos.

C’est une détermination inébranlable qui alimente le feu intérieur de la jeune réalisatrice québécoise. Depuis plusieurs années, Caraz trace son chemin par le son et l’image, communiquant des idées éloquentes qui font avancer les débats collectifs.

Trop égarée pour suivre le chemin conventionnel, celle qui a gradué en production publicitaire de la University of Southern California a développé ses talents en tant que photographe indépendante pour des marques lors de voyages dans des hubs créatifs de Bali en 2015. À partir de là, elle s’est fait un nom sur les réseaux sociaux en faisant du contenu publicitaire à l’international, se faisant ensuite recruter comme vidéaste par la maison de production montréalaise Romeo & Fils.

Au cours des dernières années, elle a affuté sa démarche militante sur des campagnes publicitaires pour L’Oréal, Make Up For Ever, Sokoloff Lingerie, Familiprix et Lachapelle Atelier par des images fortes, évoquant la vulnérabilité humaine. Dans tous ses projets, l’artiste s’est démarquée grâce à son obsession pour la beauté et son immanquable souci du détail.

Misant davantage sur son côté artsy, Caraz se décrit maintenant comme une réalisatrice. Son moteur créatif : raconter une histoire et exposer toutes sortes de réalités. Récemment, elle a travaillé sur des vidéoclips et shooting photo avec Cœur de Pirate, Les Sœurs Boulay, Matt Hulobowski et Sarahmée. L’artiste est même nommée pour une première fois aux Junos 2020 pour son vidéoclip avec cette dernière.

Portrait d’une jeune artiste aux grandes ambitions nourries par de multiples projets.

« Pour moi, la photographie a toujours été un pont pour devenir réalisatrice. », explique-t-elle. « Par la suite, j’ai pu me développer vraiment rapidement grâce à une femme en particulier, France-Aimy Tremblay, qui m’a vraiment poussée. Je ne serais pas l’ombre de moi-même sans elle. »

Quelques réalisations notoires

Parmi ses récentes réalisations, Bun Dem. Un vidéoclip pour la pièce de Sarahmée entièrement tourné au Sénégal et qui lui vaut une nomination aux Junos 2020 comme réalisatrice de l’année.

À propos de son expérience, Caraz raconte : « J’ai vraiment été chamboulée par l’ouverture des gens. On a eu de l’aide de plusieurs Sénégalais, des amis de Sarahmée, qui se sont joints à notre équipe et ont pris leur temps pour nous aider à organiser tout ça. Parce qu’au Sénégal, ils disent “Vous avez les montres, nous on a le temps.” Ça en dit beaucoup sur la culture. »

« Et toutes les vignettes [du clip] sont féministes à leur façon, » explique Caraz, pointant notamment l’apparition des lutteuses Evelyne et Isabelle Sambou. « [Isabelle] est genre neuf fois championne d’Afrique et neuf fois olympienne. Pis les deux sont zéro reconnues parce qu’elles viennent du sud du pays, qui n’est pas musulman. »

« Il y a aussi la scène où on voit des femmes dans un pick-up qui regardent vers l’arrière, pis finalement, à mesure que le vidéoclip avance, elles regardent vers l’avant et prennent possession du véhicule. »

C’est cependant toujours avec un regard optimiste qu’elle aborde ces enjeux.

« Des injustices envers les femmes y’en a évidemment pas juste en Afrique. Y’en a ici, aux États-Unis, partout dans le monde. Je suis blanche et canadienne, et ce n’est vraiment pas à moi de présenter les enjeux d’un pays d’où je ne viens pas. Au contraire, je voulais le mettre en valeur, puis montrer où on en était. C’était de rendre [les Sénégalais] vraiment badass, en fait. »

Two Paper Moons de MATT HOLUBOWSKI

Développant davantage le storytelling, Caraz présente un récit déchirant entre deux personnages dans la vidéo Two Paper Moons de Matt Holubowski. Un exercice qui a poussé encore plus loin son désir d’utiliser ses talents pour raconter des histoires.

« C’est ultra narratif, avec ces fameuses coupes sonores qu’on a dû se battre fort pour avoir ! Et c’était vraiment cool d’avoir la chance de diriger des acteurs comme Marine Johnson et Antoine Pilon. Ça m’a véritablement donné la piqûre pour le film. »

« Je veux amener [le storytelling] à un autre niveau. C’est vraiment cool de pouvoir utiliser la musique d’un(e) artiste pour raconter une histoire qu’il (ou elle) a aussi envie de raconter. Personnellement, je pars toujours du désir de l’artiste, pis après, je me l’approprie. Je pense que la liberté pis le bonheur que tu ressens à raconter une histoire par le biais de la musique, pour moi, c’est la grâce absolue. Je veux en faire de plus en plus. »

Une voix féminine résonante

Bien qu’elle ait encore du mal à percevoir sa signature de réalisatrice, Caraz entend souvent parler des traces d’empowerment féminin qui teintent pas mal toutes ses œuvres. Une affirmation qu’elle a souvent entendue lorsqu’on parle de ses publicités, photographies et vidéoclips.

« En fait, c’est que j’aime beaucoup présenter la femme comme étant layered. J’aime les femmes qui sont fortes, mais en même temps, qui ne sont pas juste ça. Des femmes qui sont complexes, voire contradictoires. »

Crédit photo : Caraz

« Je ne me considère pas comme une militante féministe, mais je crois que ma façon de mener ma vie pis ce que je décide de mettre en scène, ça peut être pris comme une manière de prendre position. Mais c’est juste quelque chose que je fais naturellement », affirme-t-elle.

« Pour moi, c’est juste que quand t’es une femme, il faut que tu sois forte pour que les autres puissent l’être aussi. »

La réalisation au service d’une prise de parole

Toutes ces expériences mènent aujourd’hui la jeune créatrice à vouloir utiliser la réalisation comme un moyen d’expression pour pousser davantage ses propres idées. Depuis un certain temps, Caraz voit déjà le projet d’un court-métrage, puis éventuellement d’un long-métrage, se concrétiser.

« J’ai un projet de film en ce moment, ça parle de crise identitaire. Et je pense qu’au Québec, on est un terreau particulièrement fertile pour aborder ce sujet-là. J’ai l’impression qu’il y a beaucoup de gens qui peuvent s’identifier à ça. J’aimerais que mes films aient une portée sociale importante. »

« Je pense que, en tant que réalisateur, ce que t’as à dire est vraiment important pis que tu ne dois pas faire un film pour toi-même ou parce que ça te fait plaisir de raconter telle ou telle histoire. Tu dois faire un film parce qu’il y a soit une leçon à tirer ou pour éveiller les gens [sur un enjeu donné] à des réalités ou des enjeux, ou que dans la vraie vie, en tant qu’audience, tu ne vivras jamais. »

« En fait, c’est que nous, on ne va jamais naitre au Sénégal, ou encore vivre un mariage forcé ou genre avoir un couvre-feu pour aller jouer au basketball. Y’a vraiment juste le film qui se sert du son, de l’image et du montage pour raconter quelque chose que toi tu ne vivras jamais. Donc ce que tu racontes, pour moi, doit avoir une valeur au service de la société. »

Le vidéoclip Bun Dem de Sarahmée est nommé aux Junos 2020 dans la catégorie du Music Video of the Year.

Caraz travaille actuellement sur son premier court-métrage qu’elle compte mettre en branle très prochainement.

Pour suivre de près ses allées et venues dans le monde, on peut se référer à son compte Instagram.

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