Dominic Berthiaume

Entrevue : Corridor – La conquête du monde en toute désinvolture

Rencontre avec Jonathan Robert pour parler de leur nouvel album « Junior »

Le bruit courait depuis un bon moment dans les cercles underground montréalais : ça allait être l’année de Corridor. Ceux qui suivent le groupe depuis ses débuts ont toujours su qu’il y avait quelque chose de spécial avec cette bande de wizz pas mal plus brillants que la moyenne des ours; quelque chose qui dépasse la musique et la nourrit, une bulle créative, une certaine forme d’alchimie naturelle difficile à expliquer. Avec leur mélange savant et inclassable, énergique sans être agressif d’influences indie, post-punk, prog, jangle pop et krautrock, les gars de Corridor n’ont pas trouvé de filon, mais une manière de transformer la roche en or. (« turning rock into gold »… ok, j’insiste pas.)

C’est que la recette est connue et n’a rien de bien sorcier. Comme le souligne Jonathan Robert, guitariste et parolier du groupe, « On a starté le band y a 6 ans sans trop avoir la prétention d’en faire quoi que ce soit, c’était pour gosser, pour le fun, vraiment. On fait du rock guitare/basse/drum ben normal. On est quatre gars blancs hétéros, on n’a vraiment rien de spécial en fait. (rire) »

Ça sonne comme beaucoup d’humilité dit comme ça, et en même temps on touche à la nature même du projet; faire du rock de guitare sans plan ni attentes parce que c’est l’fun. Corridor c’est d’abord deux amis d’enfance, Jonathan et Dominic Berthiaume, bassiste, qui ont commencé à faire de la musique ensemble quand ils étaient des ados de 14 ans qui s’ennuient. On comprend vite que pour eux, avoir un band, c’est quelque chose de tellement ancré dans le quotidien qu’ils feraient de la musique même si il n’y avait personne pour l’écouter. 

Des choses qui arrivent

En fait c’est surement cette désinvolture pas du tout calculée qui rend encore plus précieuses toutes les belles affaires qui arrivent au band récemment. Percer les marchés américains et européens avec du rock en français, sans plan de carrière ni volonté de conquête, c’est pas rien.

« Je trouve ça l’fun que rien n’ait été forcé là-dedans. Tsé ça fonctionne quasiment comme un couple, un band; le fait que tout arrive naturellement, sans attente, ça change la game beaucoup. On fait des choix instinctifs la plupart du temps et ça marche, that’s it. »

« C’est drôle; on s’était fait dire que c’était de la marde tourner aux États-Unis, mais on s’est ramassés à ouvrir pour Crumb dans une tournée sold-out, on a fait juste des salles pleines et on était assez stoke. La réception était écœurante. On sait jamais au fond… Tsé quand tu te ramasses à Nashville pour la première fois de ta vie et qu’un gars débarque avec un tatouage de la pochette de ton album sur le mollet, c’est quand même un peu impressionnant. On a fait pas mal de shows qui virent en gros body-surfing et une ambiance malade, assez pour se dire un moment donné que la barrière de la langue… ouan. »

 

C’est vrai que ça semble une fixation pour les journalistes montréalais, la barrière de la langue. En même temps, Corridor vient tout juste de devenir le premier groupe francophone signé sur Sub Pop, la mythique boite à l’origine qui a fait découvrir au monde Nirvana, Soundgarden, L7 et The Flaming Lips, en 33 ans d’histoire. Ça mérite au moins une mention, non?

« C’est weird. On se fait quasiment jamais parler de la langue quand on tourne dans des territoires anglophones, le sujet est à peine abordé, tandis qu’en France ou au Québec on est tout le temps pogné pour expliquer “comment ça qu’on n’entend pas les paroles?”. Je le sais pas, moi! Quand t’écoutes du shoegaze, du death metal, du trap, les comprends-tu toutes les paroles? On est vraiment pogné dans une idée de la chanson française, de comment tout devrait sonner pareil. En France faut amener notre soundman, surtout pour ça; sinon ils nous mixent ça tellement bizarre qu’on se reconnaît plus. »

Corridor fait en effet du rock francophone, pas de la chanson française, et c’est certainement une leçon à retenir pour toute une génération de musiciens pris dans le moule très québécois des écoles de chansons, des concours et d’une industrie portée à chercher toujours le « nouveau quelque chose qu’on connait déjà ». Voici un groupe sans véritable frontman (les voix étant assurées à parts égales par Dominic et Jonathan) qui n’en a fait qu’à sa tête et qui s’est développé un son à côté de tout ça. Qui a maintenant une véritable portée internationale sans rien n’avoir eu à compromettre ni à diluer. Un groupe qui fait une musique dite « nichée », que plusieurs ici auraient eu tendance à condamner aux salles obscures de la métropole. Qui a su créer, sans jamais lésiner sur la profondeur et la qualité poétique des textes qu’il couche dessus, une manière de faire de la musique qui pète naturellement cette fameuse barrière de la langue.

Sans même forcer, encore une fois.

« On a fait des maquettes, on avait un show à New-York, les gens de Sub Pop étaient là, on a joué sans trop d’attentes. J’en nommerai pas, mais on a encore de la misère à se faire booker dans des festivals au Québec… on a fait le show, les gars étaient smatte et ils nous ont fait une offre. Et tout d’un coup on fait des tournées promotionnelles, genre Amsterdam, Paris, Berlin, Bruxelles et un peu partout aux states. »

Et c’est pas trop étourdissant, tout ça, tout d’un coup?

« Bah… oui, non? On n’est pas en train de partir en fous. C’est quand même notre troisième album, ça s’est bâti à la bonne vitesse tout ça. Et on a tous des sidelines, des vies ailleurs que dans le band. Personnellement j’ai un petit projet musical à côté, et je fais des clips et des visuels pour plein d’autres groupes. On n’a plus vingt ans non plus. Je me vois mal tourner 360 jours par années… C’est pas nouveau tout ça, on a toujours fait de la musique, et on en ferait encore de toute manière c’est certain. La seule différence en fait, c’est que là on a une belle opportunité de la faire entendre. »

Junior

La nouvelle offrande que nous présente Corridor est un album fascinant à plusieurs niveaux, une expérience qui se bonifie à chaque écoute un peu à la manière de son prédécesseur de 2017 Supermercado. Tout en gardant ce côté nostalgique et brumeux qui constitue la signature du groupe, on retrouve sur Junior un véritable travail de dépouillement, et une certaine volonté d’exprimer une nature plus dansante sans qu’on puisse parler pour autant de pop.

Les voix et les textes y sont plus audibles sans pour autant prendre le devant des guitares, les progressions rythmiques audacieuses de Dominic et Julien Bakvis ponctuent l’ensemble de manière convaincante. On remarque que les virages à 180 degrés trois fois par pièce sont moins réguliers que ce à quoi le groupe nous avait habitués, et que les constructions élaborées de guitares enlacées se répondant prennent maintenant leur temps et leur place jusqu’à devenir hypnotiques.

Un côté nerveux assumé aussi peut être en lien avec ses conditions de production.

« Les tounes sont pas mal plus épurées, on tourne autour de quelques idées au lieu d’en mettre 27 dans la même pièce. On vise plus à construire des build-up, faire durer des ambiances, les amener à leur apogée… On avait déjà fait ça avant. Retour au bercail 3d (Le voyage éternel, 2015) est un peu construite sur ce principe-là, et on a toujours trippé à la faire en live. On s’est fait plaisir. » 

Pow

Vous travaillez comment en général?

« On a vraiment composé dans un temps record; en février on avait 4 maquettes, on a monté les 6 autres tounes à partir d’idées enregistrées sur un iPhone et en mars on était en studio. En un mois et demi, tout était enregistré et mixé et on a trouvé le temps de faire deux semaines de tournée aux État-Unis en même temps. Faque ouan. Ça a été créé dans l’urgence, mettons. (rire) 

En même temps on a travaillé avec du monde avec qui on est à l’aise et habitués, Samuel Gemme (Anémone, Choses Sauvages) et Emmanuel Ethier (Chocolat et beaucoup trop d’affaires pour en faire la liste). C’était rassurant à ce niveau-là, ça donne de l’espace pour se faire confiance. 

On a beaucoup d’idées enregistrées pendant des jams. Je suis pas mal le gars des mélodies, Julian (Perreault) fait de la texture de guitare, Dom et Julien s’occupent de la rythmique avec la basse et le drum. Après, faut voir comment on s’emballe en studio… cette fois-ci on a réécouté ce qu’on avait fait et on a réalisé qu’on en avait beaucoup trop mis, que ça prendrait une cinquième personne en live (Samuel Gougoux, de l’excellent groupe Victime). Faque on est cinq maintenant, et ça non plus c’était pas réfléchi. »

On ne peut qu’être impatients d’user nos tables tournantes et de vivre en live ces 39 minutes de beauté remplies d’un bien beau rappel que l’instinct et la volonté de faire naturellement ce qu’on aime, c’est pas mal plus fort que la police.

Watch out 2020, Corridor s’en vient.

Fort.

L’album Junior est disponible partout dès aujourd’hui.

Pour suivre Corridor, c’est ici.

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