Entrevue : Gringe – l’Enfant lune à la lumière du jour

Le rappeur français était au Québec pour une mini-tournée de deux dates.

Le Québec a toujours été une terre d’accueil pour les rappeurs français, et ça ne changera pas avec la popularité grandissante du genre autant ici que de l’autre côté de l’Atlantique. La preuve encore avec le passage de Gringe dans notre belle province pour des spectacles à Québec et à Montréal il y a un peu plus d’une semaine. On l’a rencontré lors de son soundcheck à l’Astral pour discuter avec lui de cette mini-tournée et de son album Enfant lune, paru il y a un peu plus d’un an.

On connaît surtout le MC grâce à son travail au sein du duo Casseurs Flowters qu’il forme avec Orelsan. Après plus d’une décennie à oeuvrer dans l’ombre de son collègue, Gringe a finalement fait le saut en solo avec Enfant lune, un album hyper personnel sorti en novembre 2018. Une sage décision qui lui a valu un disque d’or en France (50 000 ventes) et plus de 70 concerts dans la dernière année. Ça fait comment de se retrouver seul sur scène?

« Je dois me réapproprier un peu mon autonomie » avoue Gringe. « Je découvre ce que c’est de tenir une scène tout seul. Évidemment c’est pas des trucs aussi larges qu’avec Casseurs Flowters, mais cet été avec Pone (son DJ), on a fait partie des artistes qui ont le plus tourné, donc on a vraiment fait des gros trucs, et ça c’est hyper formateur. D’un coup, il faut assumer la chose, pouvoir occuper, habiter l’espace. Moi qui suis pas non plus dans l’énergie, j’ai dû apprendre à doser mon effort et revoir mon approche de la scène. »

Cette approche de la scène, c’est aussi un gros changement d’énergie. Si on connaissait un Gringe blagueur, drôle dans son oeuvre avec les Casseurs, il a surpris sur Enfant lune avec une approche très intimiste, basée sur la mélancolie et l’exploration de ses échecs, notamment amoureux. Sur l’album, ça se traduit avec des envolées chantées, teintées d’Autotune et de vulnérabilité. Un changement qui est dans l’air du temps, mais qui n’était pas nécessairement un gage de succès lors de la sortie d’Enfant lune, qui est finalement devenu disque d’or presqu’un an plus tard.

« L’accueil était mitigé » explique le rappeur avec candeur. « Je voyais les réactions des gens sur les réseaux qui étaient déçus que je ne fasse pas du Casseurs Flowters, donc j’ai senti cette déception. »

Est-ce que cette déception a causé une inquiétude par rapport aux spectacles?

« C’était une de mes questions, je me disais “ouais, est-ce qu’ils vont venir par curiosité, dans quel mesure ils vont accrocher à l’album, est-ce qu’ils viendront juste en se disant ‘ouais c’est le mec qui chante avec Orelsan?’’. Au final, j’ai fait environ 70 dates en France, elles étaient toutes pleines, les gens connaissaient l’album, et ils venaient pour le chanter. C’était assez impressionnant d’ailleurs, de me dire “ok, j’ai posé une petite pierre, ça vaut ce que ça vaut”. »

Qui dit album aussi personnel dit émotion fortes et moments plus difficiles à livrer sur une chanson. Par exemple, Scanner, une belle collaboration avec la chanteuse Léa CastelGringe se livre sur les problèmes de santé mentale de son frère. On sent chez le rappeur un désir d’extérioriser un mal qui l’habitait depuis un moment, comme si la musique était une forme d’auto-psychanalyse, ce que Gringe confirme. 

« Ça l’est, en tout cas dans l’écriture » acquiesce le rappeur de 38 ans. « Quand tu réactives des épisodes douloureux de ta vie, quand tu tombes dans l’écriture analytique, si t’as envie d’aller au fond des choses, c’est vrai que ç’a le sentiment de décoffrer un truc. À l’époque où je faisais l’album, j’étais en psychanalyse avec une psy que je voyais depuis deux ans. Un moment donné, je me suis mis à écrire l’album et je me suis dit ‘ah c’est marrant, je suis en train de prendre le relais de ma thérapie’ alors du coup j’ai arrêté de la voir (rires). »

On retrouve plusieurs belles surprises sur Enfant lune, notamment une collaboration d’exception qui réunit Orelsan, Vald et Suikon Blaz AD. Ce dernier, dont la carrière partage beaucoup de similitudes avec celle de Gringe, de par sa présence dans l’ombre de Vald et l’absence de matériel solo, vient voler la vedette sur Qui dit mieux?

Cette chanson, née du désir d’unir les univers connexes des quatres rappeurs, est arrivée lors de la toute fin du processus de création d’Enfant lune, dans un contexte où Gringe a décidé de laisser les trois autres rappeurs récolter le crédit de cette chanson.

« C’est drôle parce que j’avais fini l’album, j’avais plus d’inspiration, j’étais à sec » avoue-t-il. « Puis j’ai enfin réussi à réunir Vald et Orel en studio, ç’a été compliqué de les avoir en même temps. Notre première session, on a fait que boire, rigoler, on n’a rien sorti mais on a passé six heures en studio, on est sortis déchirés. Sauf que j’étais toujours à sec niveau inspiration et c’est Orelsan qui nous a refilé une maquette qu’il avait pour sa réédition – Épilogue – et c’était Qui dit mieux. Du coup, j’ai écrit mon truc un peu dans l’urgence. Je savais que j’allais être un peu à la traîne sur ce morceau, parce que Suikon est tellement fort, je le savais qu’il allait fumer le truc, sans parler des deux autres. À la limite pour moi, c’est lui qui ressort le plus, il est trop fort. »

Ce sentiment de laisser aller, d’accepter que l’artiste a livré ce qu’il était capable de livrer est à la base même du processus de faire un album. Plus d’un an plus tard, Gringe livre un regard lucide, même si très critique, sur ce premier opus. 

« Bien honnêtement, il y a quatre ou cinq tracks qui sont propres, bien produites dont je suis fier, et le reste, c’est un peu bancal quoi » reconnaît-il avec une franchise qui surprend. « Dans la manière de poser les voix, j’ai été très binaire, très linéaire, j’ai mis peu de nuances, je suis pas tout à fait satisfait des mixes, et si c’était à refaire y’a plein de morceaux que je jetterais. De toute façon il n’aurait pas pu être autrement que comme ça, il fallait qu’il sorte comme ça, comme une envie de pisser (rires). Donc ça part dans tous les sens, sa soulage et en même temps de je me dis ‘maintenant, j’ai des idées beaucoup plus précises en tête’, et surtout j’ai plus d’expérience, je me suis entouré de gens pour le deuxième, j’ai commencé à travailler des trucs qui sont beaucoup plus aboutis, même à l’état de maquette. »

Question de relativiser, j’amène l’idée qu’il devait faire cet album, douloureux mais libérateur, pour enfin pouvoir se livrer en tant qu’artiste solo, et pour ensuite prendre conscience du travail qu’il voulait accomplir en sortant un album. Parce que faire un album seul après autant de temps en binôme, ça peut paraître vertigineux.

« Au début, je savais pas ce que j’allais dire, j’étais trop dans une vibe Casseurs Flowters. Y a un morceau, un moment donné, qui va te libérer. Moi ça doit être Scanner ou Pièces détachées puis d’un coup, je me dis ‘ok allons dans cette direction-là’. Après t’as la tête dans le guidon et tu fais plein de morceaux. Et ça, au contraire, c’est pas vertigineux, c’est hyper excitant, t’as envie de continuer, l’album prend forme et tu fais le puzzle. Puis la dernière ligne droite est assez vertigineuse du coup, parce que tu reçois les mixes, le mastering, c’est imminent et tu commences à penser à la réaction des gens. De toute façon, c’est comme un long accouchement, c’est à la fois douloureux et très libérateur.” »

En fin d’entrevue, question typique, je demande à Gringe ce qu’il connaît du Québec.

« Pas grand chose » admet-il. « Je connais rien spécifiquement mais après, je suis fan des petits déjeuners québécois! »

Bonne réponse, et le rendez-vous est pris pour la prochaine entrevue dans mon resto déjeuner préféré.

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