Entrevue : Jacques Greene et les lendemains de rave

Les émotions du lever du soleil… mises en musique

Il est 8h du matin, à la sortie d’un party de loft qui a duré toute la nuit. Le soleil est levé, les oiseaux chantent et le monde « normal » s’active pendant que les fêtards reprennent leurs esprits, sur le chemin de la maison. C’est exactement le mood que Jacques Greene a voulu exploiter sur son deuxième album solo, Dawn Chorus, qui vient tout juste de paraître sous LuckyMe.

Bien établi dans la sphère house-techno underground depuis près de dix ans, l’artiste montréalais de musique électronique n’a pas trop slacké avant de se remettre à travailler sur un autre projet. Après une lignée de singles qui ont établi sa signature mêlant des vocaux de R&B à de grosses percussions entraînantes, Phil Aubin-Dionne (de son vrai nom) a mis au monde son premier album, Feel Infinite (2017), pour ensuite surprendre avec son EP, Fever Focus (2018), ajoutant des touches d’acid et d’ambiant à sa recette mélodique.

Il récidive actuellement avec ce nouveau projet qui se veut plus collaboratif et qui flirte davantage avec des drums percutants, se rapprochant plus du garage que du club. Dressant un parallèle avec la fin de sa vingtaine, l’artiste présente un monde à part où les choses qui se passent ne sont pas possibles dans les autres sphères de nos vies.

Vers un effort (plus) collaboratif

La musique de Jacques Greene s’est promenée autour du globe dans la dernière décennie. Misant sur l’émotion avant la technique, le producer était dans un état d’esprit particulier quand il s’est mis à jeter les bases d’un deuxième album solo il y a quelques mois.

« J’étais dans un headspace un peu introspectif. [Le truc] c’était un peu d’essayer de penser au passé sans trop tomber dans la nostalgie. De piger un peu dans mes souvenirs et expériences du nightlife, mais au lieu d’être triste que ce soit fini, je voulais que ce soit peut-être plus une célébration de tout ça », affirme-t-il en soulignant la transition vers sa trentaine comme étant une sorte de rite de passage dans le monde des clubs.

« C’est genre une démarcation dans ma vie.  J’sais pas si c’est nécessairement la fin d’un chapitre, ni rien. Ce n’est pas des funérailles, mais c’est un peu un moment de retour sur soi, je dirais. »

Ces moments de réflexions et de retour sur soi auront, en quelque sorte, poussé Greene à secouer un peu sa nature control freak. Plutôt que de poser ses griffes dans chacune des parcelles de création, il a voulu créer quelque chose avec d’autres artistes qu’il admire. On retrouve le compositeur Brian Reitzell, le producer Clams Casino et le violoncelliste Oliver Coates. Clairement, c’est son projet le plus collaboratif jusqu’à présent.

« Ça fait longtemps que je fais de la musique pis je pense que j’ai pas vraiment de maîtrise par rapport à qui je suis, ce que j’aime dans la musique pis ce que je veux de ma propre musique. Quand j’écoute la musique des autres, je vais rechercher des trucs différents, évidemment, mais dans mon monde à moi, j’ai comme toutes sortes de règles assez définies. »

Étrangement, cet effort participatif aura donné un album qui lui ressemble encore plus. D’une certaine manière, la démarche aura accentué l’intimité de son œuvre. Genre.

« Dans le passé, j’avais peur de collaborer, admet-il d’un ton franc. J’avais l’impression que ça diluerait peut-être un peu la soupe. Mais, je me dis que lorsque j’ai assez de direction, que j’ai déjà un point final en tête, après ça, l’idée de la collaboration, c’est vraiment juste de demander à quelqu’un de t’aider à te rendre au point B que t’as déjà déterminé. Ça fait en sorte que t’as vraiment quelque chose de plus riche et plus varié. »

« On dirait que j’ai pu mieux m’exprimer en dehors de mes propres limitations. D’une part il y a des réalisateurs qui écrivent leurs propres scénarios et qui font leurs propres montages, comme Gaspar Noé qui fait tout tout seul, mais d’autre part, il y a des gens qui vont aller chercher un monteur et qui ont de l’aide sur le scénario. Et ça peut donner un meilleur produit final sans qu’il y ait nécessairement quelque chose qui se soit perdu dans le processus. J’ai l’impression que c’est ça qui est arrivé [avec Dawn Chorus] », explique-t-il.

« Dans mon cas, je trouve vraiment que ça a apporté des seconds degrés et des petites textures que je n’aurais peut-être pas pu aller chercher moi-même. »

Le chemin du retour

En s’inspirant de ce moment de quiétude un peu déstabilisante à la sortie d’un club, celui où la lumière du jour frappe, Phil a donné une nouvelle forme à cet état d’esprit qui l’occupait depuis un moment. Une sensation qui mêle un peu les blues à une apaisante sérénité; qui se reflète dans ce nouvel album.

« Ce que je trouvais intéressant, c’est que c’est un peu tout en même temps. Si t’es déjà sorti dans un des lofts dans le Mile-Ex et que t’es un des maniaques qui est resté jusqu’à 6h45 du matin, après vous sortez, il reste pu de taxis, y’a une famille avec une poussette qui s’en va vers le marché Jean-Talon, pis t’es genre “Oh fuck!” Y’a vraiment un côté où t’as un peu mal à la tête, mais t’as tellement passé un beau moment », révèle-t-il.

« T’as un peu l’euphorie de la nuit que tu viens de passer et je trouvais qu’il y avait quelque chose d’intéressant là-dedans. Aussi, en pensant à la fin de ma vingtaine, y’avait un peu un parallèle à faire, laisse-t-il tomber, en riant. Mais quand même, c’est pas la fin de rien. C’est correct! »

Le fruit de tout ce processus de conceptualisation et de création aura finalement ouvert une porte vers autre chose dans l’esprit de Jacques Greene. Pour maintenir sa spontanéité, il admet qu’il se verrait entrer dans la bulle de quelqu’un d’autre et amener sa propre saveur dans un tout autre projet.

« Dans la prochaine année, j’aimerais ça essayer de faire une trame sonore de film ou quelque chose du genre. Aller vers quelque chose de complètement différent. D’aller vers un projet collaboratif avec soit un chanteur ou une chanteuse, ou peut-être même avec un autre producer », laisse-t-il planer, un peu contemplatif.

« Je pense qu’il est peut-être temps de prendre quelques détours et explorer autre chose. Je me sens plus confiant. C’est en essayant des trucs qu’on va chercher l’inspiration. »

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Dawn Chorus est disponible sur toutes les plateformes de streaming. Pour suivre Jacques Greene, ça se passe surtout sur ses pages Facebook et Instagram.

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