John Londono

Entrevue : Pourquoi Marie Davidson a-t-elle décidé de quitter la vie des clubs ?

Il faut parfois savoir se retirer au sommet.

Il y a un mot d’ordre tiré de la littérature américaine que l’artiste électronique montréalaise Marie Davidson cherche à suivre dans toutes les sphères de sa vie : Don’t try. Provenant de l’épitaphe de l’écrivain Charles Bukowski, une figure marquante qui l’a beaucoup influencée, cette ligne explore l’idée de ne pas simplement essayer de faire quelque chose, mais plutôt de s’y mettre pleinement sans hésiter. C’en est même devenu le nom du duo synth-wave (nommé en français Essaie Pas) qu’elle forme avec son mari Pierre Guerineau depuis plusieurs années.

Et ne pas faire les choses à moitié aura naturellement été bénéfique pour l’artiste à la longue chevelure. D’un premier projet solo électronique ambiant paru en 2013, Marie Davidson a développé au fil des projets une signature mêlant habilement la club music à du spoken word existentialiste détonant. Un move fait avec flair qui la positionne actuellement parmi les noms les plus demandés dans les clubs et festivals à travers le globe. Surtout depuis la parution de Working Class Woman, son plus récent album, lancé en 2018.

Le seul truc, c’est que maintenant qu’elle a solidement implanté son nom dans la scène underground internationale et qu’elle est en position de faire de la tournée un peu partout à longueur d’année, Marie Davidson a annoncé récemment qu’elle quitterait le monde de la club music pour de bon. Son dernier set est annoncé pour le 20 septembre à la SAT dans le cadre du Red Bull Music Festival.

Bien qu’elle ait une chanson qui figure parmi les 25 Songs That Matter Right Now du New York Times et que son dernier album ait fait la cut de la courte liste du prix Polaris, Marie Davidson a déjà fait son deuil. On a pris le temps de jaser avec elle pour connaître ce qui a motivé sa décision.

Une percée dans le monde des clubs

Même si c’est un morceau qui peut être perçu comme une parodie des yuppies qui vénèrent maladivement le travail, le succès Work It révélait déjà un pan de la nature très investie et workaholic de Marie Davidson. C’est avec cette rigueur qu’elle conçoit ses projets.

« Quand j’aime quelque chose, je peux vraiment y aller à fond », admet Marie en se rappelant les belles années de sa vingtaine où elle a développé sa fascination pour les clubs et le nightlife. « Je me suis mise à sortir beaucoup. Par après, avec Essaie Pas, on s’est mis à utiliser des boîtes à rythmes, des drum machines, des séquenceurs. À peu près toutes les facettes de ma vie ont convergé vers la musique électronique et, sans que je le sache, ça voulait dire aussi aller vers la club culture. Et ça, c’est quelque chose que je ne comprenais pas au début, mais qui s’est vraiment intégré à ma vie. »

Son désir d’explorer a façonné son album Un Autre Voyage (2015), sur lequel elle a mêlé des compositions ambiantes à des pièces plus rythmées et dansantes :  des chansons plus adaptées aux sets dans les clubs, finalement. Notamment grâce à son morceau Excès de Vitesse qui aura agi un peu à titre de breakthrough dans ce monde. À partir de ce moment-là, les DJ ont commencé à la faire jouer un peu partout et elle recevait des offres pour aller dans les parties, clubs et festivals, souvent pour des sets aux petites heures du matin.

Dès l’année suivante, elle fait paraître Adieux au Dancefloor (2016), qui annonçait déjà sa sortie du genre. Déjà tôt dans le processus, son idée se faisait. « J’étais en conflit avec le lifestyle. Je l’ai toujours un peu été. Je suis une personne vraiment sensible, donc j’ai un peu de la misère à juste faire le party sans m’interroger, admet-elle en riant. Il y a toujours eu un questionnement à travers tout ça. »

Elle s’est jetée dans ce mode de vie à fond avec tout ce qu’il implique. Don’t try, qu’il disait.

Un mode de vie qui brûle par les deux bouts

Comme on peut le deviner, être une DJ qui se promène dans les nuits sombres aux côtés des clubbers comporte un mode de vie solitaire qui vient avec de gros downsides. Tranquillement, Marie Davidson a développé des problèmes de bien-être considérables.

« Je partais déjà avec une fragilité ou disons une difficulté de plus, que certains artistes ont. Aussi, j’ai une tendance à l’insomnie depuis presque dix ans. Et des fois, quand je suis dans de mauvaises phases, ça peut vraiment devenir de l’insomnie chronique. C’est vraiment dur. Et surtout, quand on voyage beaucoup, ça s’exacerbe, explique-t-elle. Donc à la base, il y avait ça, pis après, j’en ai parlé avec plein de gens comme des DJs, des musiciens, des chanteurs, mais c’est dur de tourner. Ça crée un stress. »

« Il y a une sorte de dissociation qui se crée quand t’es seule, pis là tu passes ta journée dans les transports, après il y a un chauffeur qui vient te chercher. T’es tout le temps seule. Et puis, je vais faire mon show, et là c’est le contraire : il y a plein de gens qui crient mon nom, qui dansent et qui veulent me rencontrer après. Des gens qui font le party! C’est super intense et ça donne un high, inévitablement. Pis après tu retournes à ton hôtel pis qu’est-ce que tu fais avec ce high-là? Tu peux rien faire, faut que tu attendes, et moi je peux pas dormir. Pis après, je dois retourner à l’aéroport pour me rendre dans une autre ville, » développe-t-elle.

« Tout ça, sur le long terme, ça peut créer des effets un peu up-and-down ou dépressifs. »

Tel que mentionné précédemment, le poète Charles Bukowski a dit bien des choses qui ont marqué l’imaginaire de Marie Davidson. À travers son œuvre, il a aussi clamé : « If you have the ability to love, love yourself first. » Et c’est pour en finir avec ces moments d’épuisement que la productrice a décidé de quitter le nightclubbing et l’art qui s’y rattache.

« C’est une culture artistique super intéressante, c’est un mouvement, mais c’est aussi une culture de fin de semaine. Pis c’est ça au fil des années qui a commencé à me turn off. Cette culture de défonce, à la longue, ça devient plate. J’ai vraiment commencé à voir le pattern. Au début, c’était beaucoup d’enthousiasme, pis au moment où j’étais rendue à Working Class Woman, je suis vraiment arrivée à un genre de saturation. »

« Aussi, c’est que je me suis rendu compte que j’étais fatiguée psychologiquement, mais aussi physiquement : j’ai commencé à avoir des problèmes de santé. J’ai donc fait un pacte avec moi-même l’année passée; j’me suis dit qu’il fallait que je tourne cet album-là un peu parce que j’ai vraiment travaillé fort dessus et ça valait la peine. Je me suis rendue à un moment important dans ma vie d’artiste, mais ça ne peut pas continuer comme ça pour toujours. Je reviens à Montréal pis c’est officiellement mon dernier show en tant que live hardware. »

Retour au bercail

Marie Davidson tournera officiellement la page sur ce chapitre de sa vie lors de la soirée Save the Last Dance for Me, le 20 septembre à la SAT; un véritable rave qui va finir (très) tard avec une sélection d’artistes incluant Afrodeutsche, Feu St-Antoine et Kara-Lis Coverdale. Un line-up à l’image de ce qu’elle aime de la culture qu’elle s’apprête à quitter. « C’est à Montréal que ça a commencé, donc c’est une bonne façon de boucler la boucle, » explique-t-elle.

« C’est moi qui ai fait la sélection des artistes pour toute la soirée. C’est une peu une façon de montrer ce que c’est pour moi une soirée de musique électronique. Et puis tous les artistes qui sont invités, ce sont des gens que j’ai eu la chance de rencontrer. Beaucoup d’entre eux sont des amis, d’autres sont juste des artistes que je respecte et on a déjà joué ensemble. »

« Pour moi, c’était vraiment juste une belle offre. J’ai décidé d’en faire un party où je célèbre mes dernières années de carrière dans la musique électronique. C’est une façon de finir en beauté. J’ai vraiment hâte en fait.»

Charles Bukowski serait fier.

La dernière perfo de club music de Marie Davidson aura lieu le 20 septembre. La soirée Save the Last Dance for Me se déroule à la SAT dans un concept multi-salles. Pour plus de détails, ça se passe pas mal ici.

L’artiste travaille présentement sur un album aux sonorités pop organiques avec son supergroupe de proches collaborateurs Pierre Guerineau et Asaël Robitaille. La suite des choses devrait se dessiner dans les prochains mois.

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