Entrevue : « Saveur Bitume » – Un documentaire sur l’âge d’or du rap français engagé

ARTE diffuse le documentaire sur son site web.

C’est un de ces matins calmes où le bureau est encore silencieux. Soudainement j’entends la voix d’Akhenaton qui résonne sur l’ordinateur de mon boss. Dans la seconde, je lui demande : « qu’est-ce tu regardes ? ».

« Saveur Bitume, quand le rap est engagé », me répond-il juste avant d’enchaîner avec la question : comment as-tu reconnu la voix d’Akhenaton ? La réponse est évidente: j’ai tellement écouté sa musique à l’adolescence que j’ai presque l’impression que c’est la voix de mon meilleur pote.

Après quelques recherches rapides, je découvre qu’ARTE diffusera au mois d’avril quatre séries documentaires sur le hip-hop pour célébrer les 40 ans de cet art.

24 heures plus tard, j’avais déjà enchaîné les dix épisodes de la première série, Saveur Bitume.

Émerveillé par ce que je venais de voir, j’ai contacté Adrien Pavillard, coréalisateur et coauteur, pour en savoir plus sur les dessous de la série.

Peux-tu présenter Saveur Bitume pour quelqu’un qui connait peu le rap français ?

Saveur Bitume raconte comment le hip-hop – qui est arrivé en France dans les années 80 – est devenu celui qu’on connait maintenant comme « le rap français » au début des années 90.

Teinté par le rap américain qui était très politique à l’époque, ça a créé une étincelle dans les banlieues qui vivaient dans un contexte social très dur. Et cette étincelle a donné le rap français.

Il s’est ensuite confronté au fait d’être mainstream, ce qui était une réussite d’un côté, mais qui a aussi apporté son lot de soucis à cause de la charge politique de cette musique.

Saveur Bitume documente ainsi la façon dont le rap français est devenu la musique la plus populaire en France, mais en perdant en parallèle sa charge revendicatrice au fil des années.

La distribution de la série est très variée; vous avez rassemblé des activistes de la première heure, des journalistes et des patrons de radio, des artistes pionniers et de nouveaux talents. Comment avez-vous établi le casting ?

Ça s’est fait principalement avec Rocé (NDLR : Rocé est également un rappeur qui a fait ses débuts en 1996. Aujourd’hui, il est un peu le gardien de l’histoire du rap français.) qui est coauteur de la série avec Alexandre Lenot (écrivain et fin connaisseur de la musique). Rocé nous a proposé des noms et ça a permis de bien orienter le documentaire qui, au début, ratissait beaucoup plus large. Ensuite, ça s’est fait naturellement pour les intervenants. Il y a des incontournables. Avoir Kery James, par exemple, était une évidence ! On ne peut pas parler de rap engagé sans avoir Kery James.

Malheureusement, quelques artistes ont refusé comme NTM ou La Rumeur. C’est dommage, car ils représentent tellement bien cette époque. Même si on les voit et on les entend grâce aux images d’archives, on aurait bien aimé qu’ils participent. Par contre, ceux qui ont accepté n’ont pas eu un discours convenu, leurs réponses sont très authentiques.

En plus, la majorité a joué le jeu en faisant l’exercice d’un freestyle a capella avec un de leurs couplets mythiques …

C’était sympa qu’ils acceptent ! On a pu admirer de nouveau leur immense talent. Par exemple, Passi a lâché un de ses couplets qui date de 1997. La première fois, il s’est buté un tout petit peu sur une syllabe, ce qui est déjà très honnête, puis il l’a refait et là c’est nickel. Magique !

Akhenaton rappelle dès les premières secondes de l’épisode 1 que le rap est à la base du disco alternatif ayant pour but d’être joué en club. Pourtant la série s’appelle « Saveur Bitume : Quand le rap est engagé ».

On voulait commencer avec un contre-pied, car quand les gens s’interrogent, ils sont plus attentifs.

Ce n’est pas innocent non plus de notre part de débuter avec cette anecdote, car les rappeurs restent des artistes et musiciens avant tout et non pas des porte-paroles. S’ils deviennent porte-paroles, c’est souvent malgré eux. Bien entendu, dans certains cas c’est volontaire, comme pour Assassin ou La Rumeur qui sont très militants. D’autres le sont parce qu’ils viennent de quartiers et dénoncent leurs conditions de vie. Le message devient alors forcément politique.

À travers des images d’archives, on découvre que Kool Shen disait déjà, au début des années 90, que « les rappeurs ne sont ni des porte-paroles ni des politiciens, car sinon ça voudrait dire qu’ils doivent apporter des solutions ». Pourtant, on les tient responsables de beaucoup de choses. Mais au final, le rap, ça reste de la musique, ce n’est pas le message qui doit primer. Il faut avant tout que ce soit bon, sinon ce n’est pas intéressant.

ARTE diffuse au même moment trois autres séries documentaires sur le rap français . Qu’est-ce qui distingue ces quatre séries ?

Il y a tout d’abord La vraie histoire de H.I.P . H.O.P.: L’émission extra-terrestre qui raconte la genèse de la première émission télé entièrement dédiée au hip-hop. H.I.P. H.O.P. était diffusée par TF1 en 1984, à l’époque de la première vague du hip-hop en France.

Il y a aussi French Game qui est plus axée sur le rap comme courant artistique. L’approche est davantage musicale et se focalise sur des morceaux classiques.

Enfin, il y a Paris 8 : la fac hip-hop qui revient sur l’histoire de Georges Lapassade, le sociologue et enseignant qui a fait entrer le hip-hop à la fac, il y a maintenant trente ans.

Dans une entrevue avec Brut , Roméo Elvis disait que le rap s’est énormément démocratisé, que tous les genres d’individus font du rap aujourd’hui et qu’il en avait marre de se faire poser les deux questions suivantes : « Toi tu ne fais pas de rap de cité? » et « Vous êtes rappeur, êtes-vous engagé? » ? Il a d’ailleurs lancé une initiative avec sa gourde en invitant ses fans à s’en procurer une pour lutter contre l’utilisation du plastique. Est-ce une des nouvelles façons de s’engager en tant que rappeur en 2019 ?

On n’est pas obligé de faire du rap qui parle de la banlieue et ses problèmes. On peut venir de banlieue et parler d’autres choses. On peut aussi faire du rap et ne pas venir de banlieue.

L’engagement de Roméo Elvis pour le plastique n’a rien à voir avec le hip-hop, c’est un engagement en tant qu’artiste. Il utilise sa notoriété pour faire passer un message et si le truc est positif, c’est toujours utile.

L’engagement dans le rap n’est pas obligatoire. Mais oui, cet art a une capacité d’impact à la fois par sa forme, car on joue avec les mots, et parce qu’il touche un public jeune.

Sinon, quel constat tires-tu de cette série après avoir mis tes mains dans le moteur du hip-hop et avoir observé son évolution à la loupe ? Est-ce qu’en 2019, le rap est plus pop que hip-hop ?

Ce qui me dérange le plus en fait, c’est le gangsta rap où la violence et le matérialisme sont poussés à l’extrême. Après, chacun son hip-hop. Moi j’ai mon hip-hop et puis il y a celui d’aujourd’hui. Je continue d’écouter certains projets, mais je sais que je n’aurai jamais le même sentiment qu’avec le rap français des années 90 qui est celui de mon adolescence et pour lequel j’ai un attachement émotionnel très fort.

Maintenant, il faut reconnaître qu’en 2019 le rap a changé. Il est parti du ghetto et aujourd’hui il fait partie intégrante de la culture populaire. C’est donc une vraie réussite, même avec son côté pop.

Après s’être assis sur la tour Eiffel et après avoir battu tous les records possibles de ventes et de streaming, assiste-t-on avec PNL au premier succès international de rap français en 40 ans ?

Ils sont très forts et totalement dans l’air du temps. Koma (rappeur de la Scred Connexion) dit qu’aujourd’hui on regarde la musique avec les yeux, et PNL c’est ça ! PNL c’est un tout. Leurs clips sont partie prenante de tout ce qu’ils font. Donc oui, ils pourraient être le premier succès international, car ils comprennent comment ça fonctionne mieux que n’importe qui.

Terminons cette entrevue en musique si tu veux bien. Peux-tu me donner trois chansons issues d’époques différentes qui symbolisent bien ce mouvement depuis quatre décennies?

Pour le début des années 90, mon cœur choisi Assassin avec Je glisse et son fameux « La justice nique sa mère… »

C’est Rocé qui m’a influencé avec ce choix pour le milieu des années 90 : Le combat continue d’Idéal J

Et pour terminer, allons-y avec Pas à vendre de Casey pour le milieu des années 2000.

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