Entrevue : Stéphanie Castonguay et l’art de percevoir l’imperceptible

Faire résonner les ondes grâces à des têtes de scanners modifiées.

Pendant que des beatmakers novateurs et autres ingénieurs de son partent à la recherche de sonorités contemporaines avec l’aide des plus récentes technologies, une artiste québécoise crée de nouveaux sons avec des technologies obsolètes. Une démarche atypique qui fait tourner les têtes partout où elle passe.

Établie dans la sphère des arts technologiques depuis quelques années, l’artiste multidisciplinaire Stéphanie Castonguay se spécialise plus particulièrement dans l’exploration DIY de circuits électroniques obsolètes reconfigurés pour le son et le mouvement. Dans une démarche ludique et organique qui lui appartient, elle prend plaisir à démanteler et réorienter différentes machines de notre passé pour se les réapproprier.

Dans ses récentes expérimentations, elle a notamment monté de toutes pièces des perfos audiovisuelles et quelques installations explorant la mémoire, le chaos et les matérialités liées aux technologies, et ce, avec l’aide de petits ventilateurs et de vieux jouets depuis longtemps oubliés en en extrayant une matière sonore aussi complexe qu’insoupçonnée. Un délire contrôlé qu’on ne voit pas tous les jours!

Incarnant une véritable force tranquille qui s’exprime à travers des murs de noise dissonants, elle présente actuellement sa nouvelle œuvre Scanner Me, Darkly, une performance expérimentale et subtilement militante durant laquelle elle fait chanter des têtes de vieux scanners qu’elle a modifiées pour le bien de l’exercice.

On a pris le temps de s’asseoir avec l’artiste pour creuser un peu plus dans sa démarche et sa volonté de rendre audible les éléments qui nous entourent.

Tu te penches vers les technologies obsolètes comme des petits ventilateurs, de vieux jouets, des scanners. Qu’est-ce qui t’attire vers les vieux objets?

Pour moi, c’est comme une manière d’aborder l’aspect disons plus « critique » des nouvelles technologies. C’est-à-dire que même si on travaille avec des trucs qui sont dans l’innovation et très up-to-date, on se retrouve toujours quand même avec l’idée qu’on travaille avec un médium qui est un peu mort-vivant.

Quand on entre dans ce concept-là, je trouve ça super intéressant parce que ça pose un peu la question de l’archéologie des médias où on n’est pu dans la linéarité des choses, mais on est plus en train de creuser et de se réapproprier tout ça. Pis c’est une manière de l’aborder. Ça me correspond d’ouvrir des scanners et des jouets qui sont peut-être plus faciles d’approche. C’est de montrer qu’il y a une accessibilité à ce médium électronique par le biais d’ateliers, des workshops créatifs, des résidences, etc. Y’a un côté magique dans la simplicité (rires).

Donc, t’aimes mettre de l’avant le fait que les machines sont un peu décalées dans le temps, le fait qu’on gaspille, etc. Il ya une démarche militante.

C’est sûr qu’il y a un côté qui est politique dans la mesure où, quand tu ouvres quelque chose, tu n’acceptes pas le statu quo. C’est plus difficile quand tu fais du circuit bending, qui est beaucoup plus l’appropriation des jouets et tout ça, mais y’a un côté politique et militant que je commence un peu à aborder et à comprendre. C’est qu’il y a aussi toute la fabrication.

Il y a un livre qui s’appelle La géologie des médias. Ça parle qu’on est en train d’épuiser nos ressources terrestres, mais aussi humaines, dans cette quête d’innovation technologique là. Y’a beaucoup de maltraitance autour de ça et beaucoup de guerres politico-économiques qui génèrent des tensions extrêmes. Pis on ne comprend pas à quel point c’est lié aux technologies.

Tu tires ton matériau premier de la relation entre les technologies du passé et les nouvelles sonorités. Qu’est-ce qui t’intéresse dans l’interaction entre les deux?

Y’a comme toute la réalité qui est comme un peu, pas nécessairement invisible, mais disons insaisissable par nos sens, d’une certaine façon. J’ai travaillé avec Elettronica Povera, c’est un projet sur l’écoute des champs électromagnétiques. C’est des sons qui font partis de nos appareils de tous les jours, fait que c’est de les mettre en lumière et de les extirper, d’une certaine façon, pis de se mettre à composer avec ces signaux-là.

Avec la perfo Scanner Me, Darkly, j’ai un intérêt de mettre en avant-plan des processus d’illusions qui font partie de nos limites sensorielles. Sur ce projet-là, je travaille avec les fréquences de la lumière. T’as l’oscillation qui se fait avec la rotation de ces têtes de scanners-là. C’est qu’il y a tout le temps une oscillation dans la lumière qui allume et qui éteint tellement rapidement qu’on ne s’en rend même pas compte parce qu’on est limités par ces sens-là. Pis finalement, mon travail avec ça, c’est comme si, étrangement, j’utilise cette illusion visuelle.

Ce samedi tu vas présenter Scanner Me Darkly dans le cadre de MUTEK. Comment est né ce le projet.

C’est vraiment weird parce que j’avais cette vision-là de jouer avec la lumière et de faire quelque chose à partir de ça, mais c’est arrivé au bout de six ou sept ans. Mais à travers tout ça, à un moment donné, j’étais tombée sur un livre de Calvin R. Graf, Exploring Light, Radio & Sound Energy, With Projects, pis là-dedans, ça parle vraiment d’utiliser des bobines électromagnétiques pis de les écouter. À un moment donné, y’a un paragraphe sur l’utilisation des panneaux solaires pis comment on peut porter une écoute de optical listening, des hautes fréquences de spectres lumineux, si on veut.

J’avais cumulé des informations comme ça et je savais qu’on pouvait hacker différents systèmes. À un moment donné, j’avais envie de me défouler sur quelque chose pis j’ai juste ouvert un scanner (rires.)

On comprend qu’une grande partie de la perfo est basée sur l’émission de sons par le biais de signaux des scanners. Quelle est la place que tu accordes à la musique dans cette performance? As-tu un souci de créer des mélodies ou c’est plus un exercice de style?

Je ne me mets pas comme une « musicienne », dans le sens où je ne pratique pas la musique du côté de la virtuosité. Je ne vais pas chercher cet aspect-là. Vu que c’est moi qui crée ma relation avec l’instrument au fur et à mesure, je ne suis pas dans une recherche de perfectionnement pis d’aller dans ce qui est peut-être plus « classique » dans la façon qu’on perçoit la musique. Il reste quand même que les ingrédients musicaux de base sont là. T’as des rythmes, des répétitions et des patterns qui font partie de la perfo.

Stéphanie Castonguay fera du gros noise lors de sa perfo Scanner Me, Darkly, qui sera présentée le 24 aout dès 21h à l’Agora Hydro-Québec dans le cadre de la 20e édition de MUTEK

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