Entrevue : Tiken Jah Fakoly, le révolutionnaire reggae

L'artiste reggae ivoirien fera trois spectacles au Québec cette semaine.

Il y aura de la grande visite mardi soir au MTELUS. Le vétéran du reggae africain Tiken Jah Fakoly sera de passage en ville dans le cadre des Francos de Montréal. Il s’arrêtera aussi jeudi à l’Impérial Bell de Québec et vendredi au Théâtre Les Grands Bois de Saint-Casimir.

Pour l’occasion, j’ai eu la chance de partager un divan confortable avec le musicien ivoirien qui compte près de 30 ans de carrière. C’était l’occasion de parler de politique, de l’énergie sur scène et de retour aux sources.

En territoire connu

Ce n’est pas la première fois que Tiken Jah Fakoly part sur les routes du Québec. D’entrée de jeu, je lui demande ce qui le ramène ici si souvent.

« Je viens d’un continent qui est dans un combat, m’explique-t-il, et je pense que les Québécois connaissent un peu le passé, savent qu’il y a eu des luttes, etc. Quand ils voient quelqu’un dans la même lutte pour la liberté ou l’indépendance… Ça les intéresse. Depuis 2000, j’ai toujours eu droit à un accueil chaleureux. Chaque fois que je viens, cinq minutes avant de monter sur scène, j’entends tellement le public crier : ça donne l’énergie pour monter sur scène. »

Fakoly a fait paraître dix albums studio en carrière, mais il n’hésite pas à dire qu’il préfère de loin faire de la scène. « La scène a le public en face, qui donne de l’énergie directement. Et nous, on leur renvoie la balle. Pour moi, c’est ça un spectacle. Il y a un retour. Tu donnes et tu as un retour immédiat. Pendant que tu chantes, il y a des gens qui dansent, qui ont un sourire incroyable. Et ça, c’est fort; ça n’a pas de prix. »

Persona non grata

Il ajoute qu’en tant que musicien reggae, l’aspect politique est très important dans ses spectacles. On retrouve d’ailleurs encore son côté engagé dans son nouvel album, Le monde est chaud. Et tout ça, malgré le fait que ses prises de position ont parfois des conséquences. Censure, exils, interdits de séjour coup sur coup au Sénégal et en République démocratique du Congo… Il est encore aujourd’hui difficile pour lui de jouer des concerts en Afrique.

« Les commanditaires n’ont pas envie de s’afficher avec l’artiste revendicateur, dénonciateur. L’artiste qui demande au peuple de se révolter. Et ils ont peur des gouverneurs en place. Ils se disent que : “si je m’affiche avec Tiken Jah, et qu’il est sanctionné, je serai sanctionné moi aussi.” »

Je lui fais remarquer que le constat est un peu ironique : sa musique s’adresse d’abord au peuple africain, mais c’est sur les autres continents qu’il réussissait à donner des concerts. Il avoue que la situation est effectivement bizarre, puis se ravise pour choisir un terme plus fort.

« C’est con – excusez-moi — mais c’est con parce que les gens ont internet. Les gens peuvent écouter l’album, ils peuvent écouter les concerts sur internet. Alors, pourquoi m’empêcher d’y aller quand le son est déjà là? Mais je pense qu’on a peur de ce contact direct là. D’un artiste revendicateur, révolutionnaire. »

Après des années à tenir des discours politiques et à dénoncer, une question s’impose : est-ce que le climat actuel est plus sain qu’il ne l’était à ses débuts? « Je pense que le climat politique est un peu apaisé parce que les politiciens ont moins de cachettes. Ils ont moins de possibilités pour se cacher, avec les médias sociaux. Et nous, on est là pour les dénoncer. Je sens qu’après 25 ans de carrière, il y a du changement. Il y a de plus en plus de jeunes aujourd’hui qui sont réveillés.»

« Je pense qu’aujourd’hui, la population réclame des débats à la veille des élections : ça, ce sont des choses qui ne se faisaient pas avant. Et je pense qu’il y a des révolutions qui arrivent, oui. »

Revenir aux racines reggae

Lors de ses prochains spectacles, Tiken Jah Fakoly présentera un album qui représente un virage important dans sa carrière. Avec Le monde est chaud, il avoue effectuer un retour aux sources. De son propre aveu, il a voulu élargir son auditoire depuis le disque L’Africain, sorti en 2007. Il offrait alors une musique plus métissée : « l’objectif, c’était d’atteindre un public qui n’écoute pas nécessairement du reggae. Mon message est tellement important qu’il ne doit pas être seulement adressé au public reggae. »

Pour ce nouvel album, il a décidé d’enregistrer dans un studio de la Côte d’Ivoire, avec des musiciens et un producteur ivoirien. Alors qu’il me parle de ce fameux retour aux sources, je l’arrête pour lui demander ce qui est différent cette fois-ci. « On a retrouvé les vibrations du début de ma carrière. La musique est jouée dans un rythme typique africain par des Africains. Quand je vais en Jamaïque, les Jamaïcains jouent ma musique avec la vibration jamaïcaine. Il me faut utiliser des instruments traditionnels pour ramener le son en Afrique. Et là, le sous-bâtiment de ma musique est typiquement africain et l’habillage aussi. Les murs aussi sont africains. »

Comme quoi on peut sortir Tiken Jah Fakoly de l’Afrique, mais on ne peut pas sortir l’Afrique de Tiken Jah Fakoly.

Ne manquez pas Tiken Jah Fakoly ce soir au MTelus dans le cadre des Francos, le 20 juin à l’Impérial de Québec et le 21 au Théâtre des Grands Bois de Saint-Casimir.

Du même auteur

Vous n'allez pas rester là sans rien dire ?
Faites-vous entendre...

mode_comment Afficher les commentaires keyboard_arrow_down keyboard_arrow_up