Romain Gabriel

Entrevue : Tizzo – Sortir le son de la rue de la rue

Une rétrospective de la feuille de route impressionnante du jeune prodige d'Ahuntsic.

Il pourrait enfin vous faire découvrir le street rap québécois, poussant même ses tracks jusqu’à votre cousin Charles, qui les écoutera en cachette dans le sous-sol pour ne pas réveiller les petits cocos. Tizzo, un néo-Lavallois de 30 ans, balaye la scène hip-hop en sortant des albums au même rythme que nos dépressions saisonnières. On vous fait découvrir l’anatomie musicale d’un gangster repenti.

« Vous pouvez vous installer, mais en ce moment, y dort. »

C’est que nous a dit PC, le gérant de Tizzo, en ouvrant la porte.

Ça faisait deux semaines qu’on s’écrivait sur Instagram pour organiser cette entrevue. Une suite de « j’te tiens au courant », de « je check avec les gars » et de « finalement, ce sera pas aujourd’hui ».

Après cette partie de ping-pong qui s’est jouée à coup de reports de date, on a finalement réussi à trouver un moment pour se voir au tout nouvel appart lavallois de Tizzo. Oui, Laval. Disons que ce n’est pas le genre d’endroit où on s’attend à rencontrer un rappeur dont la carrière est en train d’exploser, encore moins un qui a grandi dans la rue.

La place est pratiquement vide. Dans le salon, un sofa, une télé et une Wii U. Sur le comptoir de la cuisine, pas de nourriture : juste un plateau OCB pour rouler des joints. Puis au fond du couloir, son gérant qui cogne à la porte de sa chambre pour une quatrième fois, dans l’espoir que son artiste se lève.

De longues minutes s’écoulent dans ce décor où il n’y a rien à voir. L’équipe de tournage qui m’accompagne commence à s’échanger des regards qui, si on pouvait les entendre, sonneraient comme « câlisse Hugo, pourquoi tu nous fais perdre notre temps avec ce gars-là? »

De la rue à l’île Jésus

Depuis quelques années, le côté plus street du hip-hop montréalais est en pleine expansion. Plus dure que celle de Loud ou FouKi, on a affaire à une musique qui dépeint la réalité des quartiers défavorisés de la métropole. Le vrai son de la rue, où se côtoient criminalité, violence, sexe et drogue. Grand Theft Auto, en somme.

À cause des propos controversés souvent au centre des productions, le street rap peine à se glisser dans les médias traditionnels, qui préfèrent s’intéresser, disons-le franchement, au rap de blanc.

Pendant ce temps, les street rappeurs montréalais font leur chemin dans un univers quasi parallèle, cumulant les millions d’écoutes sur YouTube, plateforme de diffusion principale de leur musique. Un succès qui prend tous les airs d’un doigt du milieu bien senti aux bien-pensants.

N’empêche, de par son ascension fulgurante, tout porte à croire que Tizzo sera celui qui arrivera à enjamber la frontière. En moins d’un an et demi, lui et les gars de Canicule (à la fois label et regroupement d’artistes) ont produit un total de sept mixtapes, faisant d’eux le collectif hip-hop le plus prolifique de la province en 2018.

Bref, pour répondre à l’équipe de tournage qui soupire dans le salon, c’est pour ça qu’on est ici depuis une heure, à fixer le plafond. Tizzo sera le premier rappeur du street rap à percer le marché mainstream. De ça, je suis certain.

La chose dont je suis moins certain, c’est s’il va se lever pour l’entrevue ou pas. Je tente un ultime « bon ben fuck it, si c’est comme ça, on décâlisse ».

Un « JEUNE BLAGUE! OK, c’est bon… je me lève » bien sonore a alors surgi du fond de l’appartement.

Enfin.

14 février : Tu Sais Vol. 1

Long bâillement. Assis sur le sofa, notre homme commence à peine à sortir de son état léthargique. Il a fait la fête la veille et refuse de nous parler avant d’avoir englouti un Gatorade.

Électrolytes et cigarette : le déjeuner des champions.

Une fois hydraté, on attaque Tu Sais Vol. 1, paru à l’hiver 2018, qui a permis au public de faire connaissance avec le rappeur, mais aussi avec son passé trouble. La pièce « Résumé », ouvrant ce premier album, met d’ailleurs en scène de manière habile son parcours houleux.

À 11 ans, le natif d’Ahuntsic vend déjà de la dope (il trap, pour les fins connaisseurs) à la station Henri-Bourassa. Quatre ans plus tard, on l’arrête en pleine classe et on l’envoie faire du temps au juvénile. Suivront plusieurs allers-retours entre la rue et le poste de police. Mais en 2012, tout bascule.

« Je me suis fait arrêter le jour de ma fête, à deux secondes de chez nous, pour possession de stupéfiant. J’ai eu une cause, et j’ai tellement fait de conneries en ne respectant pas mes conditions. J’étais in et out de prison de 2012 à 2016. »

Ses déboires judiciaires derrière lui, Tizzo déclare, à la fin de « Résumé » : « Cette fois-ci, c’est la dernière, en tout cas je l’espère », tournant officiellement le dos à ses années dans la rue. L’appât du gain ne s’est pas volatilisé, mais il réalise que l’argent ce n’est pas tout. « La rue, c’est wack », dira-t-il.

Ce changement de vision, bien que positif, sera d’abord motivé par un drame familial : le 29 mars 2018, une perquisition par la police de Laval chez le frère Tizzo tourne mal. Pendant l’opération, le frangin tombera du septième étage et y laissera sa peau. Pour le rappeur, c’en est trop.

« J’ai perdu Jeff là-dedans, fak j’ai compris que ça servait à rien. Il reste juste moi comme enfant à mes parents, fak je vais pas aller faire de conneries. Quand j’ai essayé la musique avec Tu Sais Vol. 1, ça a marché, je me suis dit fuck it. »

31 mai 2018 : 51Tr4p Fr4p50

Avant de perdre la vie, Jeff avait toutefois mis le doigt sur ce qui allait devenir la marque de commerce de son frère. D’abord sceptique face au talent de Tizzo, l’écoute de quelques tracks avait suffi à le faire changer son fusil d’épaule. Enthousiaste, il avait alors insisté pour que Tizzo écrive une chanson dont le titre serait « On fouette », expression fétiche du rappeur.

Au premier degré, le verbe désigne l’action de fouetter, c’est-à-dire de transformer de la cocaïne en crack. Mais pour l’auteur de « On fouette », ça veut surtout dire travailler, transformer quelque chose en profit. En gros : tout le monde qui travaille fouette.

Ironiquement, il faudra attendre la mort de Jeff pour que la chanson voie le jour.

« Je l’ai faite la même journée que l’enterrement. Je suis sorti de l’église et je suis allé directement au studio en costume, pour aller enregistrer la chanson. »

Le titre se retrouvera sur le mixtape 51tr4p Fr4p50, lancé le 31 mai 2018 en collaboration avec le rappeur Shreez, et sera le premier succès viral du MC d’Ahuntsic. Il remportera d’ailleurs le prix de la chanson SOCAN, accompagné d’un chèque de 10 000 $, d’un clavier… et d’une carte cadeau de chez Long McQuade.

« Je sais même pas c’est quoi, ce magasin-là », me dit-il, en se remémorant le moment.

Pas si mal, pour un hymne de la rue.

24 juin 2018 : Fouette Jean-Baptiste

Tizzo revient à la charge moins d’un mois plus tard avec Fouette Jean-Baptiste. Les projets s’accumulent, l’univers du rappeur prend de l’ampleur, son slang québéco-street s’élargit : un briquet, c’est un Dragon; du weed, ça pue; de la poudre, c’est Marie-Mai. Tizzo nourrit son public à coups de jargon d’initié et de catch phrases, et ça marche.

« Je me suis dit que moi, quand j’écoute de la musique, je veux reconnaître comment je vis, comment je parle, ce que je vois autour de moi. Dans les écoles, les enfants parlent comme ça, alors ils sont contents de se reconnaître dans ta musique. Et si j’invente un mot, ils vont être contents de l’utiliser. »

Si le glossaire de Tizzo s’allonge à chaque verse, on peut en dire autant de son crew. Plus les albums avancent, plus on découvre son entourage : les rappeurs Shreez, $oft, Ice ou White Migz ainsi que ses (quelques) beatmakers Alaintérieur, Alexdagr8, PC et Diceplay.

Des noms qui évoluent désormais sous la bannière Canicule Records et qui entrent et sortent de l’appartement depuis le début de notre entretien. Souvent avec un joint à la main, toujours en se crissant des caméras autour de nous.

« On veut que ça devienne un major label, comme Def Jam. Que Canicule se mette à signer tout le monde. Si y’a du monde qui veut venir, ils sont les bienvenus. Mais faut qu’ils soient bons. »

Canicule Records, c’est un train : « Parce qu’on arrête jamais », comme on peut l’entendre dans la pièce « Biggy ».

L’auteur d’On fouette a pourtant été approché par de gros labels. Les offres, selon lui, n’étaient pas à la hauteur. « J’ai pas dit non, mais j’ai pas dit oui. C’est rien de personnel, c’est juste du business. Celui qui me fera la meilleure offre, c’est lui que je vais prendre. »

31 octobre 2018 : Zowlloween

 

1er janvier 2019 : La vie gratuite

 

17 mars 2019 : Fouette Saint-Patrick

Tel un Dodge Challenger SRT Demon sur l’autobahn, Canicule Records file effectivement à toute vitesse et enchaîne les sorties : Zowlloween, un nouveau mixtape solo de Tizzo, voit le jour le 31 octobre, puis son acolyte Shreez sort La vie gratuite le 1er janvier 2019. Finalement, les deux lancent en duo Fouette Saint-Patrick en mars 2019.

Pendant ce temps, de plus en plus de passagers entrent dans les wagons de Canicule, et les adeptes se multiplient. Mais avec de grands pouvoirs viennent également de grandes responsabilités.

Tranquillement, le discours du groupe change et s’éloigne de la glorification de la rue. Sur « Tuna », Tizzo tape encore sur le même clou : « Reste à l’école, la rue c’est wack. »

« Souvent, quand je sors, la police vient me voir et me dit que je devrais parler de choses plus positives dans ma musique. Sauf que la chanson que la police voudrait que je fasse, elle me rapportera pas d’argent. Et tu penses que je rappe pour quoi? Mais je me suis dit que c’est vrai que je pourrais dire des choses plus positives. C’est pas parce que la police me l’a demandé, mais parce que c’est vrai que la rue, c’est wack. »

Et il ne se fait pas prier pour préciser en quoi exactement.

« Toute, man toute. Le monde sont wack, c’est des traîtres, des rats. C’est fou. Y a rieeen de fun dans la rue. »

Et est-ce que c’est facile laisser la rue derrière?

« Côté brigand, ça l’est. Si tu veux ne pas aller en prison, c’est super facile. Ça dépend de toi : si t’as une tête dure et que toi t’aimes jouer au gangster, ben tu vas y retourner en prison. C’est un cercle vicieux. »

1er juillet 2019 : Canicule Vol. 1

Tizzo a brisé ce cercle. Maintenant, sa job, c’est le rap.

« Je suis capable de payer mon loyer, bien m’habiller, bien manger, me payer des voyages si je veux. C’est assez pour bien vivre, je pense. Je faisais la même affaire avec mon argent de la rue. Sauf qu’en plus, ça c’est légal. Fak si on vient m’emmerder, y’ont rien contre moi. Je suis réglo. »

Le 1er juillet 2019, Canicule Records lance, en tant que collectif, l’album Canicule Vol. 1, septième projet en moins d’un an et demi. Tizzo et ses boys ont fouetté fort, et c’est maintenant le temps de récolter les fruits de leur labeur. À l’été 2019, ils se produiront à Santa Teresa, Metro Metro, OUMF et recevront des props de toute la scène, dont Loud lui-même.

« Mon père a jamais été fier de moi. Il me voyait comme le gars qui est nul à l’école, qui décroche. Pis ça a changé l’an passé, quand j’ai commencé à faire de la musique. Maintenant, il est fier. »

Épilogue

Notre discussion terminée, on peut enfin aller fumer le joint qu’on a roulé en jasant. Dehors, parce que le proprio du building a dit clairement à Tizzo qu’il n’avait pas le droit de fumer en dedans. « Quand on a signé le bail, il m’a donné cet avertissement-là parce qu’il avait vu nos clips. »

Devant moi, l’ex-dealer arbore un gros sourire pendant que son équipe allume trois blunts en même temps. La journée peut maintenant commencer pour vrai.

Profitant de l’intimité du cercle, je lui demande s’il compte sortir un nouvel album bientôt. « Pour l’instant, je mets une pause sur les sorties pour forcer les autres membres du groupe à produire. Mais ce sera sûrement en 2020. Et sur un major label. »

Les gars se passent les spliffs et essaient de marquer des trois points sur le terrain de basket en riant.

Voilà une des équipes créatives les plus productives de la province. En un an, ces gars ont pris le contrôle du game en inondant le marché avec leurs mixtapes, en plus de développer un univers bien à eux pour bientôt percer le plafond de verre séparant l’industrie musicale mainstream de la musique de la rue.

Ensemble, ils ont développé un produit qui rend aussi addict que la drogue qu’ils vendaient auparavant, mais cette fois-ci, la marchandise est légale.

En les regardant jouer et se niaiser depuis 30 minutes, ma collègue Gabrielle me dit : « On dirait de grands enfants. »

Justement, laissons-les jouer. Pendant ce temps-là, ils ne font de mal à personne.

Vous êtes visuel? Retrouvez l’entrevue en format vidéo juste ici :

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