Est-ce que les paroles de rap peuvent servir de preuve en cour ?

Ra Diggs passera le reste de sa vie en prison pour avoir joué au tough dans ses chansons.

Les rappers qui se vantent de leurs exploits criminels, c’est presque banal. C’est en fait tellement commun que ça fait un peu partie de la culture du hip-hop.

Un de mes rappers préférés, Pusha T, a bâti sa carrière à se vanter de ses divers méfaits. Pour être honnête, ses albums sont 90% confessions criminelles, et 10% «EGHCK!»

Mais une question me taraude depuis toutes ces années : pourquoi avouer ses crimes sur une chanson, pour plaider coupable devant le grand public ?

Quand je sortais, adolescent, je ne me levais pas le lendemain avec un t-shirt «j’ai fumé du weed et été malade» pour que ma mère me pogne.

Ça serait peut-être le temps que les artistes arrêtent également de se vanter de leurs méfaits, si on se fie à quelques décisions récentes de la cour.

Le cas Ra Diggs

Ça se peut que vous ne connaissiez pas le rappeur Ra Diggs, surtout qu’il est en prison depuis 2014 où il purge une peine de 12 sentences à vie (bref, il n’est pas à la veille de sortir).

Si on en parle aujourd’hui, c’est qu’en février dernier, Diggs est allé en appel de sa sentence. Ses avocats soutiennent que les paroles de ses chansons n’auraient pas dû être admises comme preuves criminelles.

Son appel a toutefois été rejeté, parce que la jurisprudence américaine soutient que les paroles de chansons sont des preuves admissibles. Selon une étude de l’Union américaine pour les libertés civiles (ACLU),  les paroles de rap ont été admises à 80% du temps dans les 18 procès étudiés.

Dans une de ses chansons avec Waka Flocka Flame, Diggs avoue entre autres avoir commis un meurtre et faire partie d’un gang de rue affilié aux bloods.

Bref, Diggs, qu’il soit un Blood ou non, risque surtout d’être un prisonnier jusqu’à la fin de ses jours.

Où se situe la limite entre l’art et la réalité?

Il reste que ce débat soulève une question dérangeante : où se trouve la limite entre l’art et la réalité?

Après tout, les chansons rap sont des œuvres d’art (sauf peut-être celles de Lil Xan). Dans ce contexte, il est présomptueux pour un jury de croire être en mesure de distinguer le vrai du faux.

Si on suivait la même logique, on pourrait arrêter Stephen King et Patrick Sénécal qui décrivent des morts horribles dans leurs livres, Akira Toriyama, qui a écrit Dragon Ball où des personnages s’assassinent sans arrêt, ou encore George R. R. Martin pour Game of Thrones!

Pourquoi donc se limiter aux paroles de chansons rap?

Entre incompréhension et racisme

Pour certains observateurs, la clé est simple : le racisme. Les crimes décrits dans les paroles de pièces gangsta rap vont dans le même sens que beaucoup de préjugés qu’entretient la population américaine (n’allez pas croire que le Québec y échappe pour autant) à l’égard des jeunes hommes afro-américains.

Il est plus facile de croire qu’un jeune noir issu d’un quartier pauvre dise la vérité quand il raconte dans une chanson avoir vendu de la drogue et tué un rival que de croire qu’un vieil homme comme Stephen King soit en fait un clown démoniaque qui tue de jeunes enfants.

Par contre, il faut aussi avouer que les procureurs ont tendance à entretenir l’incompréhension de la population générale à l’égard du rap. Ainsi, on n’explique pas les codes du gangsta rap aux jurés appelés à trancher. C’est sûr que si t’es habitué à écouter du Taylor Swift qui chante littéralement son journal intime, tu auras tendance à croire que les rappeurs racontent eux-aussi la vérité pure dans leurs chansons.

Quand on écoute Freddie Mercury dire qu’il a tiré un homme dans la tête dans Bohemian Rhapsody, on sait bien que ce n’est sûrement pas vrai.

Il faut aussi avouer que les rappeurs aiment entretenir la ligne floue entre la vraie vie et leurs chansons. Quand on écoute Freddie Mercury dire qu’il a tiré un homme dans la tête dans Bohemian Rhapsody, on sait bien que ce n’est sûrement pas vrai (ce n’était pas dans le film, en tout cas). C’est clairement un personnage et Mercury n’agissait pas en meurtrier en dehors de ses performances.

Mais dans le monde du rap, les stars aiment entretenir le personnage. Même en dehors de leurs spectacles, ils aiment faire croire qu’ils vivent une vie de bandits, qu’ils ont vraiment vendu de la drogue, qu’ils sont des toughs. Ça fait partie de l’image.

Mais malheureusement, c’est une image que les tribunaux peinent à comprendre.

Si j’étais Pusha T, je commencerais à faire des chansons pour enfants.

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