Est-ce que l’expression « artiste émergent » est dépassée ?

Et est-ce possible de trouver une alternative au terme ?

La question ne s’était jamais vraiment posée à moi. Et pourtant, étant moi-même journaliste et critique, je dois recourir à cette étiquette presque tous les jours sans jamais me questionner plus que ça sur son impact ou ses implications, parce que c’est un réflexe naturel et, bien souvent, la seule option. C’est lors d’une discussion numérique avec Laurence Giroux-Do du groupe Le Couleur que la question s’est finalement imposée.

Presque par défi, la chanteuse dont le groupe est encore qualifié d’émergent malgré ses dix ans d’existence me proposait de trouver une alternative crédible et plus appropriée pour décrire les musiciens qui ne sont pas des superstars de leur milieu, mais qui réussissent tout de même à bien s’en sortir avec leur situation. Pas difficile, que je me suis dis il y a déjà six semaines… Mais finalement, l’entreprise est beaucoup plus complexe qu’on pourrait le penser tellement l’expression est ancrée dans notre langage courant, au point de devenir une sorte d’automatisme langagier.

Le Larousse définit l’émergence comme la sortie d’un système, d’un liquide ou d’une particule et/ou comme l’apparition soudaine d’une idée ou d’un fait social. L’utilisation actuelle de l’expression « artiste émergent » a donc bien du sens lorsqu’elle vient décrire un artiste en début de carrière ou qui commence à se faire connaître. Sur papier, pas lieu de s’inquiéter jusqu’à maintenant.

Mais que faire dans le cas d’artistes qui ne tournent toujours pas sur des stations de radio commerciales après 5, 10 ou 15 ans de carrière? Ont-ils raté leur occasion de devenir des «artistes» à part entière en délaissant l’incontournable qualificatif? Et l’émergence est-elle un but obligatoire de toute façon? Ou que faire avec des artistes comme Hubert Lenoir qui n’ont presque jamais vécu leur émergence avant de se ramasser sur toutes les lèvres? Merci le Larousse, mais ça nous avance pas à grand-chose.

Que faire dans le cas d’artistes qui ne tournent toujours pas sur des stations de radio commerciales après 5, 10 ou 15 ans de carrière?

Je me suis dis, après quelques heures de recherche, que les personnes les mieux qualifiées pour nous parler de ladite expression seraient probablement les «artistes émergents» eux-mêmes. Sont-ils à l’aise avec ce titre? J’ai interrogé Laurence Giroux-Do elle-même, mais aussi le rappeur Jah Maaz du collectif LaF, Lydia Képinski et notre collègue et artiste Louis-Philippe Gingras.

Laurence Giroux-Do, chanteuse membre de Le Couleur

«Je pense que le problème est, ce que le terme est devenu. Au niveau populaire, un artiste émergent est un artiste en début de carrière, qui essaie de faire sa place, qui essaie de se professionnaliser. Il se passe quoi pour les artistes qui font carrière depuis 10 ans, mais qui n’ont pas atteint le grand public? L’émergence ne représente pas un mouvement de musique, mais on dirait qu’il met les artistes dans un espace temps: leur début de carrière.

Pour ma part, je ne veux pas d’une autre étiquette, je veux un mouvement!

Je prends exemple avec la contre-culture. Ça représentait l’art qui sortait du mainstream, qui se définissait par son originalité, par ses revendications. On doit trouver un terme pour nous, artistes qui proposons des voies différentes, peu importe le nombre d’années de carrières que nous avons. L’émergence devrait retrouver son sens originel, d’après moi qui voulait dire, sortir du lot, émerger en s’appropriant la différence et en se distanciant du mouvement de masse. Pour ma part, je ne veux pas d’une autre étiquette, je veux un mouvement!»

Jah Maaz, rappeur membre de LaF

«Pour moi l’émergence, c’est commencer à se faire remarquer en tant que personne active dans un milieu artistique donné. C’est un peu une étape par laquelle chacun doit passer. Je pense qu’on peut se détacher de cette étiquette aux yeux des gens en faisant partit intégrante du milieu dans lequel on se trouve.

Après au niveau du rap c’est sur qu’on est pas encore totalement accepté dans l’industrie. Certains ont du mal à comprendre notre mouvement donc quand un artiste de notre milieu commence à se faire remarquer il est considéré comme émergent automatiquement.

Au niveau de LaF, je pense qu’on est toujours émergents. On a gagné les Francouvertes, mais maintenant on a des choses à prouver, beaucoup de travail à faire. Ça représente un très beau tremplin sur lequel on a la chance de pouvoir sauter, la suite nous dira si ça fonctionne.»

Lydia Képinski, auteure-compositrice et interprète

«Je pense que quand on dit émergent, on sous-entend « qui a le potentiel d’être big mais qui ne le sera pas nécessairement ». Il y a plein d’artistes talentueux qui n’arrivent pas à la notoriété générale à cause d’un mauvais timing ou d’une mauvaise mise en marché. Perso, c’est un terme qui me gosse parce que la définition de la réussite professionnelle est propre à chacun, tout le monde a des objectifs différents.

D’ailleurs, peu d’artistes se qualifient eux-mêmes comme émergent. C’est plus un terme qui appartient aux gens de l’extérieur, comme les journalistes, qui essaient de faire connaître des gens « pas connus », mais vu que dire « pas connus », c’est un peu rude, ils disent « émergents ».

Un problème selon moi, c’est d’associer le succès à la visibilité. Un artiste serait considéré émergent tant qu’on ne voit pas à la télévision régulièrement. Pour moi, la visibilité est un outil, mais pas une finalité en soi.

La réalité, c’est que pour aller chercher le monde, il faut passer par les médias traditionnels, mais les médias traditionnels n’aiment pas être dérangés. Il faut donc trouver le moyen de les infiltrer de manière slik, mais punk. C’est mon objectif.»

Louis-Philippe Gingras, auteur-compositeur et interprète et collaborateur URBANIA Musique

« L’émergence musicale au Québec, c’est la très large ligne sur laquelle se tiennent les artistes qui ont fait Belle et Bum moins de 3 fois. À mon avis, il faut pas mélanger non plus « émergence » et « indépendance ».

L’émergence musicale au Québec, c’est la très large ligne sur laquelle se tiennent les artistes qui ont fait Belle et Bum moins de 3 fois.

Si je parle de mon expérience très personnelle, j’ai passé de « cossin très underground » à « artiste émergent » en participant à Petite Vallée en 2012. C’est juste après ça que j’ai commencé à m’entourer : une gérante, un label (Simone Records avec qui j’ai encore beaucoup de plaisir à travailler), puis des bookers et des gens qui me donnent des coups de mains ponctuels, une blonde qui m’aide entre autres à faire mes factures parce que chu fuck all avec Excel. Donc je ne suis plus « indépendant » depuis longtemps.

Par contre, je pitch les idées et je punch oui ou non sur tous mes projets, de la création de la musique jusqu’aux pochettes de disques, je fais mes réseaux sociaux moi-même… Je trouve ça important de garder une indépendance face à ce qu’on produit comme artiste. Donc je ne suis plus totalement indépendant du fait que ma présence sur la route avec ma musique dépende d’un paquet d’humains qui travaillent avec moi, mais j’émerge encore semble-t-il parce que Belle et Bum m’a pas encore rappelé. »

Un autre point de vue

Est-ce que j’étais vraiment plus avancé après toute cette discussion que suite à mes réflexions agonistiques avec un Larousse? Quand même! Je savais maintenant que les artistes n’aiment pas vraiment se faire qualifier d’émergents et qu’ils sont somme toute très woke sur leur situation médiatique et publique. Et que leur but n’est pas toujours de percer ou d’aller à Belle et Bum, démarche que je salue. À ce moment-là de mon processus de réflexion, je me dis que l’on devrait tout simplement réhabiliter la bonne vieille expression « artiste underground » comme dans le temps et voilà, le problème est réglé! Où sont mes lauriers?

Ouin, mais ça c’est sans composer avec les gros médias mainstream comme Radio-Canada qui ne trippent pas sur les anglicismes. Et on francise ça comment, « underground » sans en retourner à notre point de départ par défaut d’une traduction sans énormément de débouchés directs? Ben rendu là, j’ai demandé à des linguistes de m’aider dans ma tâche parce que je m’en sortirai et je veux pas non plus m’attirer les foudres de l’Office de la langue française!

Après consultation avec des collègues, mon contact, Maxime Lamarre, traducteur chez Dyade et aussi beatmaker sous le nom de Morti Viventear, m’a répondu ceci : «L’anglicisme underground semble plus inclusif et moins péjoratif que le l’adjectif « émergent », employé pour qualifier les artistes jouissant d’une popularité restreinte. Bien que certains ouvrages de référence proscrivent systématiquement toute forme d’anglicisme, on estime que le terme underground reflète plus fidèlement la notion selon laquelle certains artistes optent pour une démarche moins accessible et n’aspirent pas nécessairement à la célébrité.»

À date, je suis satisfait, je dois vous dire. Je reprends tranquillement pas vite espoir en mes capacités, mais je ne dérougis pas. Existe-t-il des alternatives, Maxime? «Si l’anglicisme doit à tout prix être évité, le logiciel Antidote recommande de remplacer l’adjectif underground par les termes «marginal» ou «parallèle», qui semblent un peu trop éloignés sur le plan sémantique. On peut également franciser l’expression en l’adaptant légèrement. On parlera ainsi des « artistes de l’ombre » ou des « artistes en marge ». »

« Artiste en marge » sera-t-il notre nouvel intitulé favori? La station de radio CISM 89,3 FM s’en tire quand même très bien avec l’idée d’assumer sa propre marginalité depuis déjà 27 ans et à force d’y penser, je trouve que ça a de plus en plus de potentiel, cette formulation. Si l’on doit absolument proscrire l’infâme « émergence » de notre vocabulaire, la réponse que j’arriverais finalement à vous donner est donc la suivante : underground ou en marge sont probablement les deux meilleures options. Défi relevé, Laurence!

Et vous, avez-vous des suggestions d’expression pour remplacer « artiste émergent »? On vous écoute!

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