Est-ce que tout le monde peut être un DJ ?

Et quelle place laisse-t-on encore aux DJs professionnels ?

La question m’est venue en tête en lisant le statut d’un certain animateur de Radio-Canada : «Venez m’encourager lors de mon premier DJ set. J’ai jamais fait ça!» Cette publication m’a fortement irrité : même si la foule ne payait pas, lui a sûrement reçu un cachet pour sa performance, en plus de prendre la place d’un vrai DJ d’expérience. Dans un marché déjà saturé, je me questionne sur la pertinence de cette initiative.

Dans un marché déjà saturé, je me questionne sur la pertinence de cette initiative.

Comment est-ce que la première expérience de quelqu’un peut être considérée comme une performance officielle? On doit tous commencer quelque part, certes, mais il me semble que l’appellation « DJ set » est un peu surutilisée dernièrement, cachant au passage le travail que mettent les vrais DJs dans ceux-ci.  J’ai donc décidé d’approfondir le sujet et de parler à Mark the Magnanimous, DJ, technicien de son et vétéran du milieu, qui a vu les deux côtés de la médaille.

 

Le phénomène des celebrity DJs

Paris Hilton a été la première à attirer les foules dans les clubs de Las Vegas simplement grâce à son statut de célébrité.

Mon premier souvenir de ce phénomène -qui dure depuis maintenant plus de 20 ans- vient avec Paris Hilton. Elle a été la première à attirer les foules dans les clubs de Las Vegas simplement grâce à son statut de célébrité. Flairant l’affaire, les promoteurs n’ont plus cessé de mettre des célébrités sur les flyers. La pratique s’étend maintenant aux top-modèles et vedettes du X qui se lancent dans une 2e carrière comme DJ. Finalement, comptant sur leurs aptitudes musicales, ce sont aussi les musiciens et beatmakers qui improvisent des DJ sets pour animer leur after party, offrir une «performance» à rabais ou arrondir leurs fins de mois.

Le Québec n’échappe pas non plus au phénomène. Ici, ce sont des concurrents d’Occupation Double, entre autres, qui se retrouvent parfois derrière les tables tournantes.

On perd l’essence de ce que ces deux lettres représentent vraiment.

Au-delà de l’opportunisme des promoteurs, on peut aussi se questionner sur ce qui est vraiment offert lors de ces évènements. Parce que cette tendance du celebrity DJ dénature la pratique du métier de DJ et dévalue le travail en arrière. On envoie au public le message qu’un DJ se réduit simplement «à quelqu’un qui met de la musique». Monsieur et madame Tout-le-Monde se mettent alors à se dire:  « Mais au fond, n’importe qui peut être DJ!» C’est ici que Mark the Magnanimous sonne l’alarme : «Le danger, il est là. Quand les espaces, programmeurs et promoteurs bookent n’importe qui, ils réduisent la valeur du travail du DJ. On perd l’essence de ce que ces deux lettres représentent vraiment.»

Ça marche pas des deux bords

On peut difficilement imaginer l’Opera de Montréal inviter un guitariste à venir réciter Don Giovanni pour la première fois.

Jamais on ne verrait la pratique contraire. On peut difficilement imaginer l’Opera de Montréal inviter un guitariste à venir réciter Don Giovanni pour la première fois. Ni un trio jazz inviter un DJ qui fait du drum dans son sous-sol pour une performance à l’Astral. Pendant ce temps, les artistes de diverses disciplines créatives se permettent de se glisser aisément dans l’espace DJ sans réaliser l’impact que cette pratique a sur la scène des DJs locaux. Ils aiment la musique, sont à l’aise devant une foule et ils ont une playlist de la bombe. Voilà, ils sont DJs!

Déjà, les DJs ne s’imposent pas dans des sessions studio et sont peu présents dans le registre de l’Union des Artistes. Mais voilà qu’à chaque semaine, une nouvelle vague de prétendants s’ajoute au bassin de compétition.

Puis il y a ces DJs qui n’ont rien à voir avec une certaine scène musicale mais qui se retrouvent automatiquement en tête d’affiche d’un festival, ou encore DJ principal d’une émission de radio thématique. On pense notamment aux DJs du Beachclub (house, EDM, techno) qui se sont fait propulser en tête d’affiche du festival hip-hop Metro Metro. «Ça me rend fou de voir des évènements hip-hop et ne pas connaître un seul des noms de DJs sur la programmation», nous partage Mark. «C’est plus qu’un manque de respect à la scène local, c’est également tourner le dos au travail acharné des DJs qui ont littéralement bâti et soutenu les fondations de ces styles de musiques.»

Effectivement, les DJs ont été une partie intégrante de l’émergence du house, du hip-hop et du EDM. Les pionniers des années 80 et 90 auraient de la misère à croire le peu de place qui leur est laissée de nos jours.

Alors c’est quoi un vrai bon DJ?

Pour Mark, l’âme du DJ repose d’ailleurs sur des choses simples, mais qui manquent à bien des pseudos DJs. « Je ne suis pas un DJ qui snobe l’équipement ou les styles de musique. Tu peux jouer ce que tu veux avec l’équipement que tu préfères; il faut juste le faire bien.» Selon Mark, avec toute la technologie et les tutoriels disponibles, il n’y a aucune excuse pour la médiocrité. Aucune raison de ne pas connaître la base, comme savoir se brancher. «Combien de DJs j’ai vu arriver et me demander de les brancher car ils ne savent pas quels fils utiliser ou ne comprennent pas les fonctions de base d’un mixer..?» Si tu ne sais pas utiliser l’équipement, es-tu vraiment un DJ? 

Si tu ne sais pas utiliser l’équipement, es-tu vraiment un DJ? 

D’après Mark, le professionnalisme fait également partie des choses qui distinguent les vrais DJs. «Le talent peut être au rendez-vous mais si tu es en retard, que tu as trop consommé ou que tu manques de tact, alors tu nuis à l’image professionnelle de tous les vrais DJs

Finalement, le dernier point qui peut sembler une évidence mais qui se retrouve trop souvent ignoré : il faut mixer la musique! «Je ne m’attends pas à des transitions de scratch impeccables entre chaque chanson. Tu peux garder le beat, même tricher avec un effet, mais il faut au moins assurer un minimum de transitions entre les tracks. C’est la base.»

Comme à l’habitude, je tiens tout de même à nuancer mes propos. Selon moi, certaines personnalités médiatiques telles que Fred Savard, Abeille Gelinas et Claude Rajotte remplissent et dépassent déjà amplement les critères mentionnés. Sans pour autant être adepte de son style, je suis forcé de reconnaitre que la star de Jersey Shore Pauly D est un DJ crédible.

Mais au final, d’après Mark, le plus important c’est le désir de s’améliorer. «Tout le monde doit commencer quelque part, mais il faut être curieux et vraiment vouloir apprendre à devenir un meilleur DJ».

En attendant, quand je vois des aberrations comme cette campagne de marketing de ce gin musical inspiré de playlists de DJs vraiment suspects, je me dis qu’il nous faudrait un jour un syndicat de DJs. Mais ça, ce sera pour une autre chronique.

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