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Guitare héroïnes : Marie Claudel, au rythme de ses coups de foudre

Incursion intime dans la collection de guitares de l'auteure-compositrice, interprète et musicienne.

Cette série URBANIA Musique, c’est la rencontre de femmes (musiciennes, luthières, professeures, etc.) passionnées par la guitare qui nous raconte leur.s histoire.s d’amour avec cet instrument.

À moins d’évoluer dans le milieu, c’est difficile de penser à des guitaristes femmes de renom au Québec. On se doute qu’il y en a, mais on se penche rarement sur leurs prouesses instrumentales.

L’auteure-compositrice, interprète et guitariste Marie Claudel est de celles dont on remarque tout de suite la finesse du jeu, la précision avec laquelle son finger picking rehausse ses chansons avec des riffs qui restent avec nous longtemps après la fin du morceau.

Elle m’a invitée chez elle par un chaud après-midi d’août pour me montrer sa précieuse collection de guitares. Parmi celles-ci, quatre m’ont fascinée, en partie par leur originalité, mais surtout à cause de l’étincelle qui s’allumait dans les yeux de Marie Claudel quand elle m’en parlait.

La toute première, la précieuse

« C’est arrivé très jeune pour moi la guitare. J’avais 9 ans. C’est mon père qui… attends, je vais te montrer… »

Je me suis à peine assise sur le sofa du salon que Marie Claudel se lève et disparaît dans une pièce. Elle revient avec un étui et en sort une guitare acoustique.

« Mon père l’a eue très jeune cette guitare. Il avait 12 ans. C’étaient des guitares qui coûtaient pas trop cher, je pense que ça lui a coûté 300 $. C’est une super bonne guitare, qui a été faite dans les années 70. »

« On allait se coucher moi et ma sœur et mon père nous jouait des berceuses avec cette guitare-là. Y faisait juste gratter un peu. Un moment donné il l’a mise sur moi et je l’ai prise et j’ai vraiment eu une connexion et deux semaines plus tard je suivais des cours de guitare. »

Ses yeux commencent à briller quand elle me parle de sa première professeure, Cathy.

« Elle était hallucinante, elle avait un band de blues, elle jouait du jazz aussi. J’étais fascinée d’apprendre la guitare avec une telle femme. »

Je regarde la guitare de son père. Elle est un peu plus petite que la norme. Elle semble avoir été faite pour le frame délicat de la musicienne.

Je lui demande si elle joue encore avec cette guitare.

« Cette guitare-là est juste magique, toutes les takes de guitare acoustique de l’album ont été faites avec elle. Elle sonne tellement bien. Je l’ai même traînée jusqu’à Natashquan. J’ai mis un pick-up dedans pour jouer live. »

« C’est un instrument très précieux. Mon père est toujours tout ému de me voir jouer avec. »

Faut dire que sa famille a eu un impact majeur dans son amour pour la musique : « J’ai une famille de musiciens qui fait des gros gros partys au Jour de l’An. J’ai un oncle qui était dans Les Habits Jaunes dans les années 60, qui m’a appris à jouer de la mandoline et un peu de banjo. »

« Mes parents nous ont interdit le cellulaire et l’ordinateur jusqu’à 18 ans, donc quand je rentrais de l’école, je faisais mes devoirs et ensuite je jouais de la guitare. Par exemple, la chanson Volatil (sur l’album Ne parle pas aux étranges, qui vient tout juste de sortir), ce riff-là de guitare, je l’ai composé au secondaire, genre en secondaire 4-5.

Je l’ai enregistré et ça m’a suivi tout ce temps. Je suis contente de l’avoir laissé faire son chemin. »

Facile alors de comprendre l’importance et la symbolique de cette première guitare: un héritage en musique qui prend une forme concrète, un instrument qui représente une fondation solide et bienveillante, qui sert à prolonger cet amour dans l’oeuvre de Marie Claudel.

Le coup de coeur était accroché au mur

Sa 2e guitare, électrique cette fois, Marie Claudel l’a reçue en cadeau.

«J’ai vu cette guitare-là accrochée au mur du magasin de musique. J’avais 10-11 ans. Mon père a vu la façon dont je la regardais. Finalement il me l’a offert pour ma fête. »

Je prends la guitare. Elle est lourde. Elle devait être encore plus lourde pour une petite fille de onze ans.

« Mais j’ai fait mes débuts de solos avec elle. C’est pas une guitare haut de gamme. Elle sonne plus jazzy, blues. »

Quand je lui demande pourquoi elle ne la vend pas, si elle ne lui sert aujourd’hui que de guitare de spare, je vois dans l’expression de son visage le pincement au cœur que cette idée provoque. «C’est vraiment émotionnel. Tsé je la vois encore dans le magasin, la première fois que j’ai posé les yeux dessus. On dirait que je serai jamais capable de m’en départir. »

L’exemple parfait de la musicienne qui tombe littéralement en amour avec chacun de ses instruments, et qui développe un attachement affectif avec ceux-ci.

Décidément, Marie Claudel ne cherche pas les guitares, ce sont les guitares qui se placent sur son chemin.

Celle qui lui a offert son son

Il y a quelques années, des amis ont fait découvrir à Marie Claudel « un gars à Beauharnois qui faisait des guitares sur mesure. Ça s’appelait XXL. J’ai visité sa shop et je suis tombée en amour! »

Les luthiers Marc Lupien et Vincent Cléroux (à l’époque) tenaient l’atelier. Marie Claudel leur a ainsi commandé sa première guitare sur mesure.

De mon point de vue d’amatrice, je peux constater que l’instrument est travaillé, que tout est calculé, que rien n’a été laissé au hasard.

« Les guitares de luthier, c’est toujours doux, tu sens que ça pas été fait dans une grosse usine. Tout est recherché : la forme, le poids léger. Les pick-ups sont très bassy, parce que j’aime beaucoup ça les graves. »

Je lui demande quels artistes l’ont influencée. Elle me parle de Paul Simon, découvert au secondaire, dont elle a suivi l’oeuvre longtemps et qu’elle considère comme un très bon guitariste, aux tonalités étranges, rares.

Et il y a aussi Led Zeppelin, dont l’influence s’est manifestée de façon plutôt inattendue.

« Quand j’enseignais la guitare, un élève voulait que je repique pour lui une chanson de Led Zeppelin, Bron Yr Aur. Une toune acoustique super lente, super belle, dans un tuning que j’avais jamais exploré. J’ai repiqué la chanson et j’ai laissé le tuning do-la-do-sol-do-mi sur ma guitare et je l’ai accrochée au mur ainsi et plus tard, quand je l’ai repris, tunée comme ça et que je me suis amusée,  ça a donné toutes les chansons de mon album, sauf deux. Donc cette chanson-là de Led Zeppelin m’a ouvert toutes sortes de portes. »

C’est cependant bien avant Ne parle pas aux étranges, avec son projet de EP en 2016, et avec sa guitare sur mesure que Marie Claudel a véritablement trouvé son son.

Les détails demandés aux luthiers l’ont d’ailleurs aidée à obtenir la sonorité parfaite.

« J’aime les grosses guitares parce que je peux m’accoter dessus pour faire du finger picking et je voulais pas de bixby, ça désaccorde les cordes. Je voulais juste deux boutons : mon ton et mon volume.Ensuite j’ai expérimenté avec des pédales et ça a beaucoup nourri mon son. »

Nouveau trad’: le mando-cello

Ya pas à dire, quand Marie Claudel est intriguée par un instrument, elle peut aller loin pour percer leur mystère… et se les approprier.

« J’étais avec ma soeur en camping à Forion et un monsieur jouait de ça. On voulait savoir c’était quoi cet instrument c’était trop magnifique. Un mando-cello, c’est dans la famille des mandolines sauf que c’est encore plus grave que les mandolines. Un mix de mandoline et de violoncelle, mais c’est pas tuné comme une mandoline, c’est dans une toute autre tonalité, beaucoup plus de basse. On voulait en trouver, on est allés chez Archambault, mais le gars là-bas nous a dit qu’ils en faisaient venir ça par bateau, mais qu’ils arrivaient tout cassés, et qu’on était mieux de s’en faire construire un. »

Elle a alors demandé à Vincent de lui en fabriquer un. Après un voyage à La Nouvelle-Orléans pour étudier l’instrument, ce dernier est revenu et après trois ans d’essais et d’erreurs, il en a fabriqué un. From scratch.

Elle me montre la bête. Un corps comme une guitare, un manche plus court, quatre cordes doublées, mais pas accordées comme une mandoline. Un son riche, d’une incroyable chaleur, des accents un peu trad, un peu celtiques. Mais quand Marie Claudel en joue, ça sonne comme du folk recherché, des notes tissées ensemble comme une écharpe de soie.

« Ne parle pas aux étranges, c’est avec cet instrument que j’ai composé ça. »

À voir l’enthousiasme avec lequel elle me parle du processus de fabrication de ses instruments, je commence à me douter qu’un projet de création de guitare n’est pas très loin.

« Oui, » me confirme-t-elle. « J’aimerais ça m’en fabriquer une. Peut-être plus une guitare acoustique parce que des petit body comme [celle de mon père], y en a pas souvent. J’étais à Natashquan et pour chanter on avait une grosse, grosse guitare et j’aimais pas ça. Donc oui, faudrait que je pense à un petit format que je pourrais essayer de fabriquer, avec Vincent. »

*******

Quelques jours plus tard, j’écoute l’album de Marie Claudel étendue sur mon lit. Je note la délicatesse de son picking, je porte attention aux différentes progressions d’accords et où elles me mènent. Je pense à la précieuse guitare acoustique de son père, aux années d’apprentissages et de plaisir que Marie Claudel a imprimé dessus, aux émotions que la manipulation de l’instrument a fait naître chez elle, et je me demande si c’est possible de les retrouver dans sa musique. Je pense que oui.

Pour écouter l’album Ne parle pas aux étranges de Marie Claudel, c’est par ici.

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