Izzy-S – Bâtir son empire

Je dois être honnête, c’est un peu difficile de critiquer un album de street rap. Pourquoi? Parce que les thématiques sont naturellement un peu redondantes (la rue, l’argent, le crime, les femmes et les problèmes causés par la somme de ces choses), et qu’au niveau de la production, ça ne varie pas énormément – beats traps et/ou à l’influence caribéenne, refrains autotunés, etc..

Cependant, malgré tout ça, Izzy-S a réussi le tour de force de faire un album concret, pertinent et fidèle à son histoire. Empire, paru le 30 novembre dernier, touche par son incursion dans l’histoire du rappeur de St-Michel et livre un bilan candide de son vécu du haut de sa jeune vingtaine. On perçoit une maturité qui amène les propos d’Izzy-S au-dessus du street rap habituel. On sent des regrets, des traumatismes et un passé difficile, notamment lorsque le rappeur aborde les réactions de sa mère à une perquisition sur S’en aller, la dernière pièce de l’album.

Un des bons coups d’Izzy-S est d’avoir limité les collaborations présentes sur Empire. Souvent, les mixtapes de street rap sont un who’s who de la clique du rappeur et on perd beaucoup en personnalité quand il y a un nouvel artiste sur chaque chanson. Ici, pas de superflu alors qu’Izzy a invité seulement deux rappeurs, et non les moindres : Tizzo et Lost, respectivement sur Dang et Partis de rien. On apprécie particulièrement l’apparition du fouetteur en chef Tizzoqui arrive avec un couplet bien rappé où il se repose moins sur ses adlibs qu’habituellement. Mention spéciale à la ligne « Marie-Mai fait de la natation ».

À propos de la production, on a droit à un Ruffsound en forme sur la pièce-titre et premier single Empire, ainsi qu’un beat efficace et un brin lofi sur Barça, produit par Alain, qu’on retrouve généralement sur les projets de Tizzo. Le trap mélancolique d’Alexdagr8 sur Potion accompagne parfaitement le flow d’Izzy-S. On reconnaîtra d’ailleurs son premier verse comme étant la deuxième partie de son apparition dans l’édition québécoise de Rentre dans le cercle, lui qui s’y était bien démarqué. Sur Sale, l’instru trap mélodique d’Icekrim offre une toile de fond idéale pour un Izzy-S qui parle de tout le sale qu’il a pu faire. D’ailleurs, je n’ai pas pu m’empêcher de sourire à la ligne « j’ai pas juste les mains, j’ai la langue sale ». Je me sens moins seul tout d’un coup, merci Izzy!

Par contre, j’ai grincé un peu des dents lorsque, dans la même chanson, le rappeur explique que « la société nous prend pour des animals ». Le genre et le nombre, c’est important!

Là où beaucoup de ses collègues du street restent dans le premier degré, même lorsqu’ils explorent leur mal-être, Izzy y va beaucoup plus franchement, notamment sur Partis de rien où il explique qu’il était tellement souvent sur le corner (à vendre des produits diverses) que la pluie tombante cachait ses larmes. La honte qu’ont ressenti ses parents face à ses activités revient souvent et c’est probablement pour ça que le jeune rappeur pleurait sur le coin de la rue. D’ailleurs, il rompt (presque) avec le traitement assez négatif qui est généralement réservé aux femmes dans le street rap sur Barca, alors qu’Izzy-S affirme qu’il a « des soeurs et une mère que je respecte, j’peux pas dire que toutes les femmes sont des salopes. » Ouf!

Sur Confession, il parle de sa relation avec la mort, lui qui a été victime d’une fusillade il y a environ un an. « Hier j’ai rêvé que j’étais mort, mais c’était pas un cauchemar/la mort me suit partout à mon réveil je lui dis à plus tard ». Finalement, c’est sur Empire, la chanson et non pas le EP, qu’on sent vraiment qu’Izzy-S cherche à sortir de la rue pour bâtir quelque chose de solide dans le rap.

Au final, on a droit avec Empire à un album aux sonorités et thématiques typiques du genre, qui est cependant porté par la candeur d’Izzy-S. Il s’agit d’une carte de visite solide pour le rappeur de St-Michel qui doit espérer pouvoir cogner aux portes de l’Europe avec cet opus. À 40 minutes, on sent un peu la redondance des thèmes, des flows et des instrus, mais pas assez pour se tanner. Surtout, chaque chanson se défend et l’ensemble s’écoute bien le temps d’une ride nord-sud dans la 67 sur le boulevard St-Michel.

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