J’écoute des disques – 33 tours en tournée

C'est sur la route que l'on trouve les plus beaux trésors.

J’’étais sur la route ces trois dernières semaines, en tournée européenne. C’est pas la première fois, on commence à connaître le chemin, les usages, même si envoyer une contrebasse en soute est peut-être la science la moins exacte dans un aéroport. Selon la personne derrière le comptoir ; ça prendra cinq minutes ou une heure ; on déballera tout pour inspection, ou ça passera dans le beurre ; on oubliera de nous faire payer, ou on nous chargera 300 euros sans broncher. La seule constante est que chaque employé croisé soulèvera le fait que cette caisse, que je traine comme un tombeau, est un bagage hors format. C’est là la seule case que l’on pourra cocher ; le reste appartient au domaine du free jazz.

Cette tournée-là différait des précédentes, dans la mesure où notre petit duo compte maintenant un bébé parmi ses rangs. Trois semaines sur la route, dans le décalage, un lieu différent presque chaque soir, j’ai dû faire chauffer un biberon sous le séchoir à mains, dans les toilettes d’un bar. On a appris plein de choses, on s’est rendus au bout de tout ça avec le sourire lâche, mais vrai, la tête remplie de nouveaux noms, le bide plein de fromages et le corps complètement déréglé. Reste qu’on n’y serait jamais arrivés sans une autre paire de bras, une autre tête et un cœur plus grand que mon bagage en soute. Sans notre amie Alizé, non seulement directrice de tournée, mais surtout, membre honorifique de notre petite famille, on serait encore à Pierre-Elliott-Trudeau à ramasser les bagages qui tombent du chariot.

On a appris plein de choses, on s’est rendus au bout de tout ça avec le sourire lâche, mais vrai

Sans elle, mes petites escapades urbaines chez les disquaires à proximité — que j’ai fait passer tant bien que mal pour un besoin vital — je les aurais ravalées sur un moyen temps. Mais là, j’ai pu filer en douce à quelques reprises, laissant les femmes et l’enfant pour des fenêtres de une à trois heures, dépendant des conditions. Une à trois heures pour me rendre (potentiellement me perdre), faire les bacs, écouter quelques trucs, faire des choix judicieux, jaser avec le proprio et revenir (potentiellement me perdre), ça change la dynamique, ça ajoute une urgence, un défi que j’étais prêt à relever. Quoi qu’il en soit, je suis revenu avec le même nombre de disques que si j’avais pris mon temps.

Et trois jours après mon retour, je les ai tous fait jouer au moins une fois, et y a rien dans le tas pour me décevoir. La seule tristesse, c’est dans mon compte Visa que je la trouverai, devant le rappel que les montants dépensés étaient bien en euros et non en dollars comme j’ose toujours me faire croire, par pur romantisme. Parce que les prix outre-mer sont autrement plus élevés que par ici, on se concentrera sur des affaires pas ou peu disponibles chez nous. Ça ajoute au challenge. Mais là où j’ai réellement gagné, c’est dans la mesure où derrière chacune des portes franchies, celles des Ballades Sonores à Bruxelles et Paris, celles d’Original Wax et Tiki Records à Lyon, se trouvait un disquaire heureux de l’être, avec qui j’ai pu prendre le temps de parler de musique pour la peine, comme s’il n’y avait rien d’autre au monde. Puis je regagnais mes quartiers avant le douzième coup de minuit pour faire le même constat, chaque fois, que la vie est loin de tourner qu’en 33 tours.

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