J’écoute des disques : Dr Dre – 2001

Est-ce que ce classique du hip-hop est vraiment un cadeau approprié pour un enfant de 11 ans ?

Dr Dre

2001

Aftermath, 1999

On est quelque part au printemps passé et ce coup-là, j’ai la certitude d’avoir la bonne date pour l’anniversaire de mon filleul. C’est que depuis toujours, ça coïncide avec le spectacle de chorale annuel de ma mère; deux bonnes raisons dans une même fin de semaine pour retourner à maison. Mais ma mère a lâché ça, la chorale, j’ai été laissé à moi-même et après deux ans d’essais douteux et d’erreurs franches, j’y étais enfin, le doigt pile sur la bonne case dans le calendrier.

Reste que je l’ai eue un peu facile cette année, on a reçu la visite au lieu de se déplacer. C’était prévu depuis un bout, mais j’avais pas réglé le cas du cadeau pour autant. Faut dire, depuis que je ne suis plus employé d’un magasin me permettant d’acheter livres et disques au coûtant, côté cadeaux, j’assure pas tant. Et c’est pas le fait d’habiter la campagne qui va m’outiller dans le domaine. Au téléphone avec le père, la veille de leur venue :

« Pis y’aimerait quoi comme cadeau tu penses, genre pas une affaire de sport, que ce soit crédible? »

« Ben man, tu pourrais y pogner un disque de rap, de quoi d’old-school, là, qu’y catche les vraies affaires. Les enfants commencent à gérer la table tournante pis à se partir leur petite collection, là, ça serait drette le bon temps. »

Je la sentais déjà poindre, l’euphorie de la quête pour l’album parfait dans une situation donnée. Et ça faisait mal de savoir pertinemment qu’il n’y en avait aucun en vente dans un rayon de 60km minimum. Aller in&out en ville pour acheter un disque, faut pas charrier. Il s’est dressé un mur que ma femme a vite fait tomber, c’est son genre.

« Moi j’ai à faire à Laval aujourd’hui, j’vas te dropper au Archambault pis je te repogne quand c’est fini, that’s it. »

On a paqueté la petite et parti le char et j’ai laissé le volant une fois devant l’enseigne de mon ancien employeur, désormais spécialisé en articles de scrapbooking et chandelles parfumées. Je me suis dirigé d’instinct vers le coin le plus reclus du magasin, là où les petites madames et la plupart des commis rebroussent chemin.

Ça me tentait d’avoir une section complète de hip-hop à écumer, passer deux heures à me poser des questions et faire des recherches. Mais l’établissement voyait clairement le 33 tours comme un sous-genre; en plus d’être franchement plus cher que partout ailleurs, ça nous foutait ça dans un ordre alphabétique tous styles confondus jusqu’à la fin de la nuit; Martha Argerich pognée en sandwich entre Cannonball Adderley pis les gars d’Aerosmith, et ainsi de suite. J’avais pas fini.

Plus je me rapprochais de Zucchero, moins j’arrivais à croire que je n’avais pratiquement rien trouvé encore. Je veux dire, il y en avait un peu, de hip-hop, les gros vendeurs plus connus que le Pape; y’avait 2001 de Dr Dre, mais je voulais plus old-school encore; y’avait les Beastie Boys, mais le père du filleul a écouté ça accoté, je lui laisserais les honneurs, et je voulais quelque chose de black à fond. Je me suis retrouvé au bout de la rangée avec Fear of a Black Planet et Straight Outta Compton dans les mains comme seuls finalistes, c’était un peu crisse dans la mesure où N.W.A. et Public Ennemy n’étaient pas tant la graine que je voulais semer, mais surtout, c’est qu’à cette époque-là, on se fera pas d’histoires, moi j’écoutais Tone-Loc et Young MC. J’avais beau être parrain, j’étais pas gangster pour autant.

J’étais désemparé devant le choix restreint et le temps qui filait. J’ai ouvert Messenger, voire s’il y aurait pas un ami fiable dans le domaine qui serait online. Messier avait pas l’air proche, mais je lui ai écrit, en cas. Y a quand même une nouvelle qui s’appelle Wu-Tang dans son dernier livre. Puis, y a le punk à Desfossés qui s’affiche en ligne, je me rappelle sa récente conversion vers le genre et de la lumière dans ses yeux quand il m’en parle. Je l’aborde sans formule de politesse, pas le temps pour ça. Dans un mélange de gros doigts sur les mauvaises lettres et d’auto-correct trop avenant, mon message prend un temps fou à se rédiger.

« Besoin de cues Hip-Hop rush. T’as-tu deux secs? »

« Je retourne en ondes ben vite. Mais tu cherches dans quel style? J’ai 4 mins pis je tape vite. »

J’explique ma situation; filleul, old-school, Laval, choix limité, chandelles sent-bon, name it, et je constate à chaque nouveau mot que je mange tout le temps alloué. Il me lance plein de noms comme ça et je retourne voir dans les sections en cas des fois mais quand même, je sais reconnaître un disque de hip-hop. Ma femme me texte.

Je suis au centre d’achats en face avec la petite, les restos sont déprimants, j’ai fucking faim, je t’attends tu?

J’écris à Desfossés qu’il doit choisir dans ce que je lui nomme et avant d’avoir fait send il me lance qu’il est de retour en ondes.

T’en as-tu pour longtemps?

J’ai pas mal fini. Prends-moi la même affaire que toi, j’arrive.

Rendu là, mon plaisir est parti fumer une tope dans le parking et je suis pas convaincu qu’il m’attend. S’ils avaient le dernier A Tribe Called Quest comme n’importe quel bon disquaire je me dis, ça finirait là, je serais déjà sorti. Puis je reviens à Dr Dre en me disant que finalement, c’est de loin le meilleur choix de la maigre sélection parce que cet album-là, je l’ai écouté en doux Jésus dans le temps qu’il est paru, et c’est resté mon disque hip-hop pour une belle partie de ma vie adulte. D’accord, c’est gangsta, mais tellement pas délicat que ça frise la parodie. Reste que j’appelle le père pour approbation; il se dit quand même pas mal de saloperie sur cet album-là.

« Man, Kendrick Lamar ça joue en boucle icitte, on est pas à un Fuck près, j’te jure. »

Ça me rassure. Vendu.

Attablé au Centre Laval devant un pad thaï triste et ma femme qui allaite, je termine le récit de mes deux dernières heures en constatant qu’il n’y a pas tant matière à récit. Puis je ris un peu, pour moi-même.

« Qu’est-ce qu’y a? »

« Ah, rien. Juste des paroles du disque que je viens d’acheter qui me passent en tête. »

« Ça dit quoi? »

« Ben… I just wanna fu-u-u-uck you/No touchin’ and rubbin’ girl… »

« Tu me niaises? »

« Na-non, c’est ça pour vrai! »

« Ben voyons, y a onze ans, Gasse, penses-y. Pas seize. Penses-tu qu’y comprend pas? I just wanna fuck you? Pis une feuille de pot sua pochette, voyons! Je dis pas non, mais pas tout de suite, sérieux, donnes-y le temps un peu. Prends-le char, traverse le boulevard, pis va l’échanger pendant qu’on est encore là. Je m’en crisse qu’y avait rien d’autre. Trouve de quoi, c’est ça que tu fais le plus clair de ta vie. »

Traverse le boulevard, alors.

« …Et la raison du retour? »

« Eh, ne convient pas? »

« Vous allez échanger pour un autre produit? »

« J’ai bien peur, oui. »

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