J’écoute des disques : Plume Latraverse – All Dressed

Même les oreilles chastes d'un enfant savent apprécier la poésie rugueuse.

Plume

All Dressed

Deram/London, 1978

J’écris ces lignes au lendemain de mon quarante-et-unième anniversaire, en pleine forme malgré le vin de la veille qui est allé bien au-delà de ma ration habituelle ; je suis plutôt un gars de bière. Le disque tourne à volume moyen et ma femme, en plein projet de couture, porte une oreille intéressée lorsque certaines pointes de poésie réelle traversent la vulgarité de base. C’est que ma femme a globalement vécu son Plume par ricochet, c’est-à-dire adolescente, saoule et en groupe qui chante à plein poumon. Les grosses tounes. Elle sait bien que Plume c’est plus que ça, mais n’y est jamais allée, et je me rends bien compte qu’il en va pour Plume comme pour Bukowski : si on se penche pas sur l’œuvre avant le début vingtaine, on le fera jamais.

Comme plusieurs de ma catégorie, j’ai vécu avec Plume au rythme d’une cassette copiée des Plus pires succès et de quelques-uns des nombreux tomes du Lour passé, voguant sans le savoir à travers les époques, scandant avec coquinerie une chanson toujours plus scabreuse que la précédente. Je l’ai découvert ainsi, oui, mais c’est avec All Dressed que je l’ai connu.

Je me rends bien compte qu’il en va pour Plume comme pour Bukowski : si on se penche pas sur l’œuvre avant le début vingtaine, on le fera jamais.

1989, mes parents sont nouvellement séparés. Mon frère et moi passons un weekend sur deux chez mon père, qui partage alors un appartement avec Fernando, son plus jeune frère. Mon oncle a toujours travaillé en radio, et il y a fort à parier qu’une belle partie de ses paies se soit envolée en 33 tours. Les disques envahissent le salon et sont cordés de face en plusieurs rangées appuyées au mur. La collection me semble infinie, notamment parce que mes bras sont trop courts pour flipper jusqu’au bout de la pile ; je pourrais facilement finir écrasé si ma curiosité me poussait trop loin. C’est dans ce contexte que je tombe, à bout de bras, sur une fausse boite de pizza où je devine un Plume dessiné en cuisinier qui n’aurait pas encore reçu la visite du MAPAQ. Le dos de la pochette m’apprend que je ne connais aucune des 24 chansons qui y figurent. Je dépose l’aiguille en me mordant la langue et m’écrase les joues d’une paire d’écouteurs. L’heure et les temps qui ont suivi m’auront vu assimiler une quantité impressionnante de mots, pas toujours jolis, mais y’en a pas un de trop.

Au final, de cet album je connais la moindre intonation, je connais chaque murmure, chaque commentaire hors champ qui devient aussi important qu’un refrain. Je connais cet album par corps et par cœur et pourtant, trente ans plus tard, alors que je l’impose à ma femme et mon enfant, se révèlent encore de nouveaux reliefs, des tournures cachées au fond d’une ride ou d’un nœud de barbe. Il a continué de murir malgré les années que j’ai mis à trouver ma copie et il est toujours d’adon, parce que l’anarchie — pas celle des casseurs et des graffitis, mais celle qui fait à sa tête, qui s’en crisse pour de vrai, — cette anarchie-là, elle a pas d’âge.

« C’est quand ça va mal que ça va l’mieux

Toute le monde se plaint

Y’a pu de barrière qui tienne

C’est quand ça va mal que ça va l’mieux

Toute le monde se tient quand tout le monde est peureux »

On se chantera ça ma fille, dans cinq, dix, trente ans et on sera encore dans le ton. Comme dit le bonhomme : « Pas d’grain? Pas d’volaille ».

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