La misophonie ou quand des sons te font sortir de tes gonds

Si le bruit de votre collègue qui mange des chips vous insupporte, vous êtes peut-être misophone.

Assise dans un café de Saint-Henri, je m’assure de ne pas ouvrir la bouche quand je mastique mon grilled cheese. J’entends les «scrouch scrouch» provenant de ma bouche et j’angoisse pour celui assis en face de moi. C’est que Raphaël est misophone. Plusieurs bruits du quotidien le rendent fou, ou presque.

«Le monde qui mange la bouche ouverte, ça me fait sortir de mes gonds, dit-il pendant que je mastique minutieusement pour qu’aucun bruit ne soit perceptible. Quand j’étais en colocation à l’université et que certains de mes colocs sapaient en mangeant, je ne pouvais pas rester avec eux. Je soupais dans ma chambre.»

Si l’amusie empêche de percevoir certains sons et beats correctement, la misophonie, elle, amplifie certains bruits, à un point tel qu’elle rend agressifs ceux qui en sont atteints. «C’est un super-pouvoir de marde. C’est comme si mon ouïe était super-sonique. J’entends les conduits d’eau, des sifflements que personne d’autre n’entend autour de moi », tente d’expliquer Raphaël.

Il est conscient que la colère qui se manifeste lorsqu’il est en contact avec des bruits dérangeants est exagérée, mais ses réactions sont difficilement contrôlables. «Plusieurs chercheurs identifient la misophonie comme un trouble obsessionnel compulsif, explique l’audiologiste Ronald Choquette. C’est donc par la désensibilisation que l’on peut arriver à amenuiser les effets de la misophonie.»

C’est dans ce désir d’apprendre à contrôler ses réactions que Raphaël s’est inscrit à une retraite silencieuse de méditation pendant 10 jours. Une expérience éprouvante. «T’es dans une salle avec 30 autres personnes, en silence complet. Un rien autour t’influence. Je voulais travailler pour que l’environnement extérieur n’affecte plus mon équilibre intérieur. Les premiers jours ont été terribles: c’était le printemps, tout le monde reniflait, toussait. J’étais incapable de faire les exercices», se souvient-il.

Un combat du quotidien

Si ça fait quelques années que Raphaël a enfin mis un nom sur ses maux, il a dû composer avec ses excès de colère sans savoir ce qu’il se passait. C’est un problème fréquent, mais peu diagnostiqué, explique M. Choquette. «Il y a plus de gens qu’on pense qui sont atteints, mais ils ne vont pas nécessairement consulter. D’ailleurs, une étude en 2014 faite auprès d’étudiants universitaires a montré une prévalence de près de 20% chez ces étudiants.»

C’est justement à l’université que Raphaël a remarqué que quelque chose clochait avec son attention. «Je pouvais avoir du mal à me concentrer à cause du bruit de ventilation ou d’un crayon qui clique. C’est comme si mon cerveau allait chercher des sons ambiants et qu’il ne focalisait pas sur les bons.J’avais de la misère à suivre ce qui se passait dans le moment présent. »

Maintenant stratège en médias sociaux pour une boite de communications, il a dû s’adapter aux fameux bureaux ouverts, tendance dans les nouveaux bureaux composés principalement de milléniaux. « Dans mon environnement de travail, je dois toujours avoir mes écouteurs sinon je ne suis pas capable de me concentrer. Le bruit ambiant des gens qui parlent me déstabilise vraiment », fait-il savoir.

Des relations sociales à adapter

Devant les excès de colère que suscitaient les bruits du quotidien, Raphaël a également dû expliquer sa condition à ses amis: plus de séances de jam de guitares ou de karaoké pour lui. Ça le frustre trop.

Avant d’aborder le sujet, il évitait même certaines soirées, histoire de ne pas faire de scène et de ne pas vivre trop d’anxiété. «Ça peut causer beaucoup de stress à une personne atteinte qui appréhende se retrouver dans une situation où les bruits dérangeants vont survenir», ajoute Ronald Choquette.

À la maison, la copine de Raphaël doit aussi essayer d’adapter ses comportements. Ne pas manger la bouche ouverte ou frotter ses pieds sous les couvertures. «Ma copine bouge ses pieds beaucoup dans le lit et pour moi le bruit du frottement est hyper désagréable», dit-il en réalisant l’absurdité de ses demandes.

«En fait, la misophonie peut s’apparenter à n’importe quelle phobie qui nous fait perdre nos moyens», m’explique M. Choquette, la comparant à l’arachnophobie, la peur des araignées.

Une situation traumatisante liée à certains sons pourrait expliquer la misophonie. Le cerveau se conditionnerait ensuite à réagir à outrance à ces bruits.

Dans les prochaines années, on pourrait voir plus de diagnostics puisqu’on investit davantage dans la recherche des troubles auditifs, m’assure Ronald Choquette.

D’ici là, vous pouvez vous autodiagnostiquer (ou pas) en écoutant cette vidéo d’asmr.

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