Sara Hébert

L’album culte de… Anne-Élisabeth Bossé

On a survolé avec la comédienne « Knives Don't Have Your Back » d'Emily Haines.

Peu de choses prédestinaient la comédienne Anne-Élisabeth Bossé à la vie d’artiste. Originaire de Sorel-Tracy, on voyait se dessiner pour elle un avenir assez classique, straight et tranquille, jusqu’à ce qu’elle tente sa chance au Conservatoire d’art dramatique de Montréal. Aujourd’hui bien implantée dans l’univers artistique québécois, elle remarque quelques différences entre la jeune artiste en éclosion qu’elle était et la comédienne plus assumée qu’elle est devenue.

En revisitant ses souvenirs, un moment précis lui est revenu en tête : l’écoute en boucle d’un album qui lui permettait d’apaiser ses points de tension, d’explorer sa propre complexité et d’exorciser quelques démons au passage. 

Paru en 2006, Knives Don’t Have Your Back est la première expérimentation en solo de Emily Haines, la frontwoman de Metric. Reconnue comme une figure colorée, la chanteuse passait au travers du deuil de son père lorsqu’elle s’est mise à concocter plusieurs chansons mélancoliques et un peu downer au piano-voix, détonnant de son fil de création habituel. Le résultat est cette pop alternative vulnérable, portée par un désir de s’affirmer en tant que femme.

Dans le tourbillon

Le voyage a débuté sur des touches de piano saccadées et une voix un peu écorchée. Dès le départ, le ton était donné pour un périple introspectif rempli d’angoisses libératrices. Un petit trip qui a beaucoup apaisé la jeune étudiante en art dramatique qu’était Anne-Élisabeth à l’époque. 

« Je repense à ces années-là avec le sourire, mais si je m’y replonge, c’était comme un Survivor. Tu rentres là-dedans en pensant que t’as des skills pis que tu vas bien t’en sortir, et rapidement tu pognes ton Waterloo. Honnêtement, je pense que les gens ne se doutent pas à quel point c’est un tordeur vraiment tough  », explique-t-elle.

« En 2006, je suis sur les derniers milles. Tu ne marches plus, tu crawl jusqu’à la ligne finale. En plus, dans la vingtaine, tout est vécu pour la première fois et avec intensité : ta première vraie peine d’amour, ton kick est sur puissance 10, ton premier triangle amoureux, etc. Je me rappelle que j’étais dans de puissants tourbillons. »

« Our Hell, mais aussi la dernière chanson, Winning, parlent un peu de la même affaire. Ce que j’aime de toutes les tounes, c’est qu’il n’y a rien de clair. Pis c’est plus tard que j’ai su que c’était un album de deuil, inspiré par la mort de son père. Je pense que j’étais en rupture amoureuse à ce moment-là. »

« Je trouvais que, du haut de ma non-expérience d’artiste, nos vies n’avaient juste aucun sens. Je pense justement que mon ex, à ce moment-là, venait d’entrer à l’École nationale de théâtre du Canada dans le programme d’écriture. On n’arrivait jamais à se voir et il y avait beaucoup de partys et de lendemains tough », se remémore-t-elle.

« Et quand Emily dit ”Our Hell is a Good Life”, quelque part, je me disais que ça se tenait. En fait, c’est que j’aimais les vies qui n’étaient pas ordinaires, les vies pas plates, pis les vies pas de banlieue. Cet esprit-là, ça me parlait », observe-t-elle d’un ton posé.

Sur le single mélancolique Doctor Blind, l’auteure-compositrice-interprète explore le fait de dealer avec des troubles bipolaires et les effets de la médication sur sa santé.

« C’est vrai qu’il y a là quelque chose de notre génération. Il y a tellement de dépressions, d’anxiété et de tristesse qui ne trouvent pas écho. Il y a tellement de solitude, malgré le fait qu’on est plus connectés que jamais. Cette chanson-là répond à ça aussi, mais on en vient à se demander pourquoi tout le monde est médicamenté ou pourquoi on se vide pour combler un vide? »

Renier son genre

Autrement, l’album Knives Don’t Have Your Back sait faire dans l’ironie et le smartass sur The Maid Needs a Maid, une chanson qui se veut une réponse féministe à la pièce The Man Needs a Maid de Neil Young

« On dirait que c’est tout le temps sur les textes que j’accroche davantage. The Maid Needs a Maid, on dirait que c’est moi. C’était une période où j’avais les cheveux super courts, de grosses lunettes noires pis je ne portais jamais de vêtements ultras féminins. J’étais vraiment une tomboy. Je viens du milieu de l’impro et je mettais beaucoup de l’avant le fait que je ne voulais pas être “la fille pas drôle”. Souvent, il y avait le cliché “c’est la fille qui va faire la mixte, on va perdre!” »

« C’était ben important pour moi de prouver que j’étais aussi bonne qu’un gars. Et je trouve que j’avais un mauvais discours, de dire que je n’étais pas une vraie fille, alors qu’une vraie fille, ça peut aussi être ça… »

« Ce thème-là revient également dans The Lottery où elle parle de sexual suicide. T’as envie de ne plus être un genre ou une identité, explique-t-elle. C’est pas un fantasme que je caressais, mais à ce moment-là, c’est un truc qui me traversait l’esprit. Je ne voulais pas être réduite à ma féminité, ou, disons que je voulais effacer une certaine féminité. Je ne mettais pas le fait que j’étais une fille en avant parce que je trouvais que c’était péjoratif. »

Explorer sa palette

Bénéficiant aujourd’hui d’un certain recul sur cette période de transition et de bouleversements, Anne-Élisabeth peut maintenant apprécier toute la charge émotive de l’œuvre d’Emily Haines sans en porter le poids sur ses épaules. Depuis, elle s’affirme dans tout ce qu’elle est et comprend que c’est en exploitant les deux versants d’une démarche intime et artistique qu’on peut offrir le meilleur de son jeu. Un constat qu’elle a tiré de Knives Don’t Have Your Back.

« C’est vrai que lorsqu’on touche au personnel, on rejoint un peu l’universel. Je trouve qu’il y a quelque chose de tellement révélateur pour Emily dans cet album. Et j’aime quand on montre la blessure. Tu le sens que c’est une vraie vulnérabilité », dénote-t-elle, en parlant au passage de sa propre exploration entre l’humour et le drame.

« J’aime quand on montre la blessure »

« Ça me fait toujours un peu sourire: les gens pensent que je suis humoriste alors que non. Je suis une actrice qui s’est retrouvée à faire ça un peu par hasard. Tsé Charlène dans Série Noire, pour moi, c’est pas juste un clown. J’ai joué des affaires vraiment plus deep. Pis je vois cette artiste-là, Emily Haines, qui a ressenti le besoin de sortir un album solo pour explorer toute sa facette plus sombre. Il y avait quelque chose là pour moi. »

Présentement à l’âge et un stade de sa carrière où elle se permet de s’assumer plus que jamais, la comédienne a désormais la volonté de montrer toute la complexité de son jeu et de sa pensée.

« Je pense que plus je vieillis, plus j’ai un besoin de parole. C’est comme un besoin de m’affirmer et d’être vue pour ce que je suis. J’ai joué une scène dans Les Simone qui parlait d’agression. Par après, j’ai joué au théâtre dans une pièce sur le consentement chez Duceppe. J’avais déjà un discours, mais je le raffine encore plus chaque fois. On dirait qu’il a toujours fallu que je mette de l’avant mon côté “divertissement” alors que j’ai aussi un côté vraiment plus cérébral. Et ça m’a justement fait beaucoup de bien de montrer cette partie-là. »

Anne-Élisabeth animera son premier gala Carte blanche dans le cadre du festival Juste pour rire le 18 juillet 2019.

On pourra également la voir dans le rôle principal du film La femme de mon frère de Monia Chokri qui sera à l’affiche le 26 juin prochain.

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