Sara Hébert

L’album culte de… Julien Bernatchez

Puiser son inspiration humoristique dans les zones dark et torturées, c’est un processus qui colle à la peau de Julien Bernatchez. En fait, on peut dire sans se tromper que ça fait partie intégrante de son œuvre.

Présent depuis de nombreuses années parmi les figures notoires les plus encensées du web québécois, Julien a toujours trouvé un certain refuge dans les facettes les plus sombres de l’existence humaine, et ce, avant même d’avoir érigé son tout premier château de saucisses. Dès ses premiers pas sur la toile, via les vidéos autoproduites Lucky Luke Mon Héros et Bande Pensante, il campait des personnages solitaires, un peu losers, qui avaient souvent un penchant naturel vers l’alcool et une poigne un peu chambranlante sur le bonheur.

Ce personnage tristement attachant, il l’a fait évoluer et l’a trainé un peu partout. Récemment, on a pu le voir s’exécuter avec grâce dans les pires (dans le sens de « bonnes ») mises en scène aux côtés du duo humoristique Les Pic-Bois. Il se manifeste également dans Bernatchez Joe, une bande dessinée d’humour noir le mettant en vedette dans laquelle il mène une vie déprimante et sans aventures. Si certains dénotent principalement le caractère un peu fuck all qu’il incarne, ses plus grands admirateurs arrivent à trouver la touche de sensibilité qui se trame derrière (presque) chacune de ses apparitions.

Bien qu’il soit d’abord et avant tout un cinéphile endurci, la musique a également joué un rôle central dans le développement de sa fibre artistique. Lorsqu’on lui a demandé de choisir un album qui l’avait marqué pour qu’on puisse le décortiquer avec lui, son choix s’est rapidement arrêté sur Dehors Novembre des Colocs, une œuvre mythique du répertoire local, parue en 1998, qu’il a découvert à l’adolescence et qui l’a suivi pendant une majeure partie de sa vie.

Bien qu’il soit d’abord et avant tout un cinéphile endurci, la musique a également joué un rôle central dans le développement de sa fibre artistique. 

Troisième opus de la formation rock québécoise notoirement teintée par les démons et la détresse du célèbre frontman Dédé FortinDehors Novembre, composé aux côtés du guitariste Mike Sawatzky et du bassiste André Vanderbiest, frappe par sa dichotomie entre ses sonorités festives, notamment inspirées du reggae, et sa longue spirale descendante de tourments divers. Écrit dans un chalet retiré de Saint-Étienne-de-Bolton en pleine morosité post-référendaire dans une atmosphère tendue sur fond de relations houleuses, cette ultime offrande du groupe porte une lourde charge émotionnelle au-dessus de laquelle plane la mort. Une thématique qui s’est tristement avérée prémonitoire de la suite des choses.

C’est un album qui a beaucoup résonné avec Julien alors qu’il n’était qu’un jeune slacker imberbe qui faisait de l’impro à Charny, en banlieue de Québec. Il a pris le temps de s’asseoir avec nous pour parler un peu de sa vision et de son expérience avec l’album.

Comme un baromètre

Julien Bernatchez fait partie de cette génération qui était collée aux nouvelles sensations musicales qui tournaient en rotation forte à MusiquePlus et sur les radios commerciales dans les années 1990. Il était au beau milieu de l’adolescence (avec toute la splendeur que ça implique) lorsqu’il a entendu Tassez-vous de d’là devenir un véritable hit à l’été 1998.

J’ai écouté plusieurs trucs comme Jean Leloup, Renaud et Plume, mais Dehors Novembre, pour moi, c’est vraiment autre chose.

Puisque régnait encore cette désormais défunte époque où le CD était le format par défaut à se procurer (même lorsqu’on n’aimait qu’une seule chanson), il a donc rapidement ajouté Dehors Novembre, l’album dont cette pièce était tirée, à sa collection personnelle. Une œuvre décidément marquante qui va finalement se tailler une place de choix dans sa vie. « J’ai écouté plusieurs trucs comme Jean LeloupRenaud et Plume, mais Dehors Novembre, pour moi, c’est vraiment autre chose. C’est un album que je connais pas mal par cœur. C’est un peu comme un baromètre de comment tu vas. Évidemment, les deux tounes qui ne sont pas chantées par Dédé (La Maladresse et U-Turn), je les skip un peu. Dans le fond, il y a véritablement sept tounes. »

Marqué par des thèmes glauques comme la déprime, l’impuissance et la désillusion, l’album capture avec une poésie désarmante la grisaille de novembre. Le titre en fait évidemment mention. Pour bon nombre d’entre nous, l’œuvre en est devenue un peu indissociable et elle refait surface à chaque onzième mois de l’année. Julien peut se compter parmi de ce groupe. « Même quand je suis de bonne humeur, des trucs tristes, ça fonctionne pour moi. »

On a revisité ses chansons préférées de l’album pour recueillir quelques-unes de ses impressions et certains souvenirs.

BELZÉBUTH

« Le récit de Belzébuth, c’est pas mal celui de Dédé tant qu’à moi. Il meurt à mi-chemin de la toune d’une lame de canif et il s’envole vers le ciel. « Tous les jours dimanche, j’peux voyager partout/ Aussi longtemps qu’j’aurai des ailes, j’irai là ou mon cœur m’appelle ». »

« Ça ne vieillit tout simplement pas. Pour moi, cette chanson-là, c’est comme The Doors. Maintenant, quand je l’écoute, je skip les quatre premières minutes quand le chat va bien. Il m’intéresse moins. J’aime mieux quand il va mal. Je me reconnais plus là-dedans, » remarque Julien, d’un sourire en coin. « La fin, tu peux l’écouter 10 000 fois sans te tanner. C’est très bon. Sinon, je ne suis pas capable de dire “un documentaire” sans rajouter “sur les panthères!” Ce sont des paroles qui ont marqué les gens. C’est définitivement une des trois meilleures de l’album à mon avis. »

TASSEZ-VOUS DE D’LÀ

« C’était le premier single de l’album. Leur plus gros hit en carrière, je présume. Tout le monde a écouté ça sans voir la misère là-dedans. C’est quand même impressionnant. Ça reste encore aujourd’hui une très bonne toune. C’est sur les musiques les plus festives de l’album, portées par le refrain des frères Diouf. »

« Dernièrement, j’ai réécouté le clip, réalisé par Dédé, lui-même, qui avait des études en cinéma. C’est un plan-séquence super efficace où il se promène dans une petite rue du quartier latin (je pense). Il croise les gens. Pis tsé, les paroles sont horribles. Dans le sens d’une tristesse infinie. Mais personne ne s’était attardé à ça. Le Répondeur tout le monde a évidemment saisi que c’était triste, mais Tassez-vous de d’là, on dirait que personne ne s’y est penché. C’est Dédé qui va voir son ami pis il ne sait pas quoi faire pour l’aider. C’est encore ces espoirs-là, et le fait de se sentir inutile, j’imagine. Ç’a pas d’allure. »

LE RÉPONDEUR

« Le classique. J’écoute souvent la version live qui se trouve sur YouTube. Dédé a une cigarette plantée dans sa guitare. »

« Si j’ai pas l’goût d’aller vous voir, vous autres qui dansez comme le feu/ C’est pas que j’aime pas vos histoires, j’t’un peu jaloux de vous voir heureux » ça vient me chercher pas mal. On s’est tous déjà sentis de même à un moment donné. Ça revient dans certaines phases quand on te demande pourquoi tu ne viens pu dans les party… »

C’est également une pièce qui se trace un chemin dans ses activités professionnelles. Quand en vient le temps. « J’ai commencé un show d’humour à un moment donné et on m’avait demandé quelle toune je voulais en walk-in. J’avais pris cette chanson-là pour que ce soit le moins crinquant possible. Ce sont de belles images. J’pense que ça me représente bien. »

TELLEMENT LONGTEMPS

« Encore une fois, c’est dark. Le fait d’être écœuré de la vie, d’être écœuré des autres. C’est surtout un constat sur lui-même. La ligne « J’aime pas les winners, sont plates à mourir/ j’aime mieux les losers, au moins y m’font rire », ça m’interpellait, même à un jeune âge. « J’peux pas faire semblant, ça me crisse le cafard/ C’est vide en dedans, c’est sale en dehors. » Ça dit tout. »

« C’est une chanson qu’on oublie peut-être un petit peu plus, mais elle est vraiment très bonne aussi. Elle est marquée par le mal de vivre, comme d’habitude. »

DEHORS NOVEMBRE

« C’est sur le décès de son bon ami (et harmoniciste des Colocs) Patrick Esposito Di Napoli qui est mort du sida en 1994. Clairement, ça l’a beaucoup marqué. Le texte, c’est lui couché sur son lit en attendant la mort. C’est carrément ça, la dernière ligne. »

« Elle ne sonne comme aucune autre. La finale avec les drums (originalement écrite par Jimmy Bourgoing), ça vient véritablement te hanter, » dénote Julien, d’un ton franc, avant de renchérir sur le contenu du texte. « Il ne nous a pas laissé beaucoup de tounes, mais je peux prendre des paroles au hasard, pis ça va être bon : « Ces derniers jours j’ai cru vieillir de 4000 ans, en visitant de vieux souvenirs dont chu pas fier/ Pour faire la paix avec ses regrets, ça prend du temps/ J’me retrouve cent fois plus fatigué, trop fatigué mais moins amer. » Sérieusement, tout est bon. »

« Je me rappelle dans mon cours de français en secondaire 4, il fallait apprendre un monologue du début à la fin pour se familiariser avec la poésie québécoise. La chanson Dehors Novembre, je la connaissais déjà par cœur, mais c’était pas assez long pour l’évaluation, ça fait que je l’ai faite vraiment pas vite pour rentrer dans les temps… En tout cas… »

RÉSONNANCES, POÉSIE ET TRISTE SORT

Tristement prémonitoire, Dehors Novembre et ses thèmes sombres auront été la dernière proposition active du groupe. Après ce troisième album, le sort des Colocs allait malheureusement être scellé à jamais suite au tragique décès de Dédé Fortin. C’était le 8 mai 2000. Julien se souvient parfaitement quand il a appris la nouvelle. « J’étais en secondaire 5 pis je voulais aller manger au Dunkin Donuts avec mon équipe d’impro. Il a fallu que j’appelle ma mère par cabine téléphonique pour lui dire je ne viendrais pas souper. Elle savait que j’aimais bien les Colocs, pis là elle m’a dit que Dédé Fortin s’était fait assassiné. Le jour même, on ne savait pas exactement ce qui s’était passé. On a su le lendemain que c’était un suicide. J’étais bouleversé, » se remémore-t-il.

« Dans La Presse, c’était la grosse nouvelle. Je me rappelle que j’avais conservé la page couverture du journal. Ils avaient publié le texte de ce qui est devenu La Comète. C’est une chanson que Dédé avait enregistré juste avec des tapements de pieds. C’était tellement triste. »

Dehors Novembre est manifestement marqué par l’écoeurantite, l’isolement et le désespoir. Des thèmes récurrents aux diverses nuances qui ont ensuite résonné encore plus fort après que l’évènement fatidique soit survenu. « Je pense que, un peu comme tout le monde, je ne les ai pas ressenti aussi fort qu’il aurait fallu à l’époque. C’est certain que ce qui est arrivé par la suite a changé notre vision de l’album. C’était le cas pour tout le monde. Que tu le veuilles ou non, c’est une lettre d’adieu. »

Malgré ce tragique dénouement, le groupe aura laissé derrière lui une œuvre puissante jouant un rôle marquant dans la culture québécoise au sens large par son impact et cette inimitable sensation de proximité et de vulnérabilité que le leader aura sur créé avec son fanbase. « J’aime les trucs dark. La plupart des artistes que j’écoute, je vais souvent préférer leurs tounes tristes. Ça se rapproche plus de la vérité, je trouve. Et cet album-là, il est parfait. Ça m’a toujours parlé et inspiré. Aussi, j’ai peut-être juste un fond dépressif non-diagnostiqué,» lance-t-il.

La plupart des artistes que j’écoute, je vais souvent préférer leurs tounes tristes. Ça se rapproche plus de la vérité, je trouve.

« Personnellement, c’était surtout la mélancolie ambiante de l’album qui me plaisait. J’ai toujours aimé ça. Encore aujourd’hui. Mais tsé, les peines d’amour et tout ça, j’étais pas exactement rendu là. » explique Julien, avant de poursuivre sur l’évolution de sa perception de l’album. « Plus je vieilli, mieux je saisi les paroles. Je ne sais pas si c’est une bonne chose, mais en tout cas. C’est qu’on comprend mieux parce qu’on a plus de blessures pis qu’on a vécu plus d’affaires. Évidemment, quand il s’en prend à la société capitaliste sur Pis si ô moins, ça ne me disait rien quand j’avais 15 ans. À ce moment-là, j’écoutais La Bande à Picsou. »

MOTS DE LA FIN

En guise de réflexion, Julien replonge dans ses souvenirs et constate avec un certain recul le poids que l’album a pu avoir sur lui. « Comme beaucoup d’albums de cette époque-là de ma vie, je l’écoute maintenant moins souvent. C’est même rendu plutôt rare. Par contre, je pense que c’est un album que je vais encore écouter dans 20 ans. Quand ça feel pas, t’écoute ça. Tu peux encore redécouvrir une nouvelle toune que tu préfères à une autre. Tu remarques une nouvelle ligne qui t’avait échappée… »

Un peu comme Le Dôme, c’est un album qui plaît autant à l’intelligentsia qu’aux outcasts

« Je pense que c’est un album mythique. Un peu comme Le Dôme, c’est un album qui plaît autant à l’intelligentsia qu’aux outcasts, et ça plaît autant à monsieur et madame Tout-le-Monde qu’à la radio publique. Il n’y a pas beaucoup d’artistes qui ont su rallier tout ça. Il a tellement marqué le monde de l’époque (et le film Dédé à travers les brumes a connu un bon succès au box-office.) C’est un album qui est clairement intemporel. Si son testament est malheureusement passé dans le beurre, il aura certainement réussi ça. »

Pensif, notre invité nous laisse sur ces mots. « Charlie Chaplin disait que ce sont les situations les plus dramatiques qui ont le plus gros potentiel humoristique. Évidemment, ce n’est absolument pas un album humoristique, mais je pense que d’une manière très détournée, Dehors Novembre a pu influencer ce que je fais artistiquement et donc, en partie, mon humour dark qu’on retrouve un peu partout dans ce que je fais. Je l’aime beaucoup. »

Julien co-anime l’émission Des si et des rais tous les samedis dès 11h sur les ondes de CHOQ.ca

Son podcast Box Sophisme, dans lequel il commente et prédit le box-office des films en compagnie de Dom Massi, sort à tous les jeudis dès 11h30 sur CHOQ.ca

Les courtes bandes dessinées Bernatchez Joe sortent tous les lundis.

On peut le voir sur scène dans toute sa splendeur lors des shows mensuels des Pic-Bois au Théâtre Ste-Catherine

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