Germain Barre

L’album culte de… KNLO

On a revisité Donuts de J Dilla avec l’artiste de Sainte-Foy

Il y a une façon de faire toute particulière qui teinte la démarche du rappeur et producteur KNLO. De ses débuts en tant que jeune artiste émergent, il s’est graduellement transformé en bête créatrice. D’abord en se démarquant avec style au sein du collectif montréalais K6A, puis en développant son beatmaking atypique en tant que KenLo Craqnuques pour ensuite repousser les limites de son style éclaté au sein d’Alaclair Ensemble ainsi que sur ses projets solo.

Bref, une run impressionnante, grandement influencée par la découverte de l’œuvre d’un mythique beatmaker de Détroit, particulièrement par l’un de ses légendaires albums solos.

Paru en 2006 sous l’étiquette Stones Throw, Donuts est le dernier album officiel du beatmaker culte de hip-hop J Dilla. Essentiellement construit comme un beat tape indépendant mêlant une palette éclatée de genres et de samples obscurs, ce projet incarne la mémorable trame sonore des derniers mois de vie du prolifique artiste américain alors qu’il combattait la maladie du lupus. Un classique du genre ayant influencé bon nombre de producers et touché le cœur des hip-hop heads un peu partout à travers le monde.

POUR LA PETITE HISTOIRE

Comme bon nombre de fanatiques de hip-hop, KNLO avait entendu les créations de J Dilla, d’abord connu en tant que Jay Dee, avant de découvrir que c’était l’œuvre d’une seule et même personne. Il avait entendu ses beats pour Busta Rhymes, The Pharcyde, Common, etc. C’est Sev Dee, le producer de K6A, qui lui a fait réaliser l’ampleur de l’œuvre de Dilla en lui faisant écouter tous ses beats, la journée même de son décès.

« Le 10 février 2006, j’étais au studio de la rue Dowd pour aller work de la musique. Sev m’avait parlé de Jay Dee le matin du jour de sa mort, se remémore-t-il. On a écouté du Jay Dee toute la journée. On a passé les beat tapes #1, 2, 3, 4, etc. On ne parlait presque pas. On s’était rejoint pour faire de la musique pis on n’a rien fait à cause de ça! Pis là vers la fin de la journée, DJ Manifest a appelé Sev sur son cell pis il nous a appris que Jay Dee était mort….So that’s the story

Vers un (très) bref survol de Donuts

Pour l’exercice, on a réécouté quelques morceaux de l’album avec notre invité.

Workinonit

Mêlant habilement les morceaux Worst Band in the World de 10cc et King of the Beats de Mantronix, entre autres, cette pièce en ouverture de Donuts a laissé une forte impression dans la conception des beats de KNLO. Un genre de tour de force.

« En gros, pour faire ce beat, il a pris le refrain de la track originale pis il l’a loopé. C’est super busy et ça dit “workinonit” tout le long. Comme c’est souvent le cas, il ne paie pas nécessairement le crédit, parce que les artistes de ce genre gardent le secret pour leurs influences. J’ai vraiment l’impression qu’ils sont derrière le mash-up era de cette époque. »

U-Love

« Des beats comme ça, ça représente ce que des gens comme Madlib et Jay Dee ont amené dans le rap à cette époque-là. Les deux étaient vraiment au même niveau. Les petites voix rapides, y avaient déjà ça dans les beats. Eux, ils n’en avaient “rien à foutre“, parce qu’avant, pour les beats, on cherchait la partie clean, sur laquelle tu pouvais rapper. Et cette chanson-là, c’est pas ça. C’est juste le meilleur bout! Peu importe si le bout est busy ou pas, c’est une instru quand même! Il appelle ça un instrumental, mais des fois y a des paroles tout le long. »

Lightworks

« La source de ce beat-là c’est Raymond Scott, qui est un autre gros musicien et compositeur américain qui avait la même approche dans sa musique. C’est comme Jay Dee qui sample un autre Jay Dee d’une autre époque. Shout out à Raymond Scott, gros sample. »

Sortir du sentier

Même s’il avait déjà commencé à explorer le beatmaking après son arrivée à Montréal en 2005, la marque de Jay Dee  est venue brasser pas mal de choses dans son approche. C’est en voulant recréer la formule Dilla que  KNLO s’est émancipé davantage. Ainsi sont nés les beat tapes Craqnuques, mises en ligne dès 2007.

«  Pendant plusieurs années, pour moi, le but c’était de faire des beats exactement comme Dilla. J’ai bite la démarche, le style, tout. Après, c’est devenu un outil. Le Dilla , c’est devenu un mot-clé à intégrer dans la musique », admet KNLO, repensant aux années qui ont suivi la parution de Donuts.

S’inspirant toujours du genre, comme en témoigne Multifruits, le lumineux beat tape injecté de soul qu’il a sorti en 2018 avec sa compagne Caro Dupont, Akena Okoko (de son vrai nom) continue de suivre son propre chemin en assumant toujours qui il est et ce qu’il a véritablement envie de faire.

« À la base, j’pense que c’est ça l’esprit de J Dilla, reflète KNLO d’un air méditatif. Y a toujours cette espèce de démarche là pour les outcasts, les gens un peu en marge. Il y a quelque chose de très rebelle dans ses choix musicaux. Après avoir fait des albums de club qui étaient plus faciles d’approche, il est arrivé avec des trucs jazzy et complexes à comprendre. C’est d’être carrément en mode « Fuck l’industrie ». Cet album-là est chamanique, ancestral, incontrôlable. C’est comme un feu qui brûle.»

UNE MARQUE INDÉLÉBILE

À travers toutes ses incarnations, KNLO a toujours poussé plus loin son truc. Gardant toujours en tête le génie créatif de Jay Dee, il s’assure de constamment travailler sur son prochain projet pour conserver son essence prolifique qui incarnait la force évolutive de Dilla. C’est une des marques indélébiles qu’il a laissées dans la scène hip-hop underground au sens large.

« Il était edgy et il brassait la boîte. Quand il a fait Donuts, il était émotionnellement dans une zone comme les personnes âgées quand ils savent qu’ils vont mourir. Le fait qu’il ait travaillé intensément dans ces conditions-là, dans la dernière année de sa vie, avec ses choix de samples, c’est comme si y avait pu aucune discrimination. Il était comme une encyclopédie vivante. Un channel de la musique de l’humanité. Il avait commencé à sampler des trucs qu’il n’aurait jamais samplé avant. Même des trucs qu’il avait habitué ses propres fans à ne pas aimer », remarque KNLO.

« Jusqu’à aujourd’hui, c’est encore les beats #1 qu’on bump pour freestyle ou faire des choses comme ça. Mais musicalement aussi, il a cette humilité de bouger avec la communauté. Je pense que si Dilla était encore là aujourd’hui, il n’aurait probablement pas refait des beats comme ça. Je veux dire que le son de Dilla est un son qui va toujours nous influencer, mais artistiquement, on bouge aussi. C’est ce qu’il nous a « enseigné », d’une certaine façon. On est du monde qui bouge. L’influence va toujours être là, qu’elle soit récente ou non. »

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