Sara Hébert

L’album culte de… Pierre-Bruno Rivard

On a survolé avec lui « Leviathan » de Mastodon.

S’il y a une volonté qui guide toutes les explorations artistiques de l’humoriste Pierre-Bruno Rivard, c’est bien son désir d’authenticité. Même si le rire reste sa quête ultime, il y a quelque chose dans cette recherche de sincérité qui tire ses racines d’un contact particulier avec un band de metal. Pour cette chronique, notre invité a décidé de passer au travers son album culte… Leviathan de Mastodon.

Qu’il soit sur scène en train de livrer son plus récent numéro, en plein rush d’écriture pour certains collègues ou à la barre de son propre podcast Le Carré de Sable, Pierre-Bruno va puiser dans ses tripes pour en ressortir le meilleur de lui-même. Introspectif, il a développé une approche singulière qui tend à mettre en scène certaines réflexions parfois gênantes et quelques confessions salées pour connecter de manière très personnelle avec son public, et ce, parfois au détriment de son égo, mais toujours au profit du spectacle. Yes sir Miller.

Ce que moins de gens savent, c’est que cette recherche d’authenticité vient notamment d’une expérience particulière qu’il a vécue avec la musique. Alors qu’il n’était encore qu’un ado très moyennement rebelle, ses jeunes oreilles ont entendu pour la première fois les riffs détonants et assez vargeux de la pièce Iron Tusk. Sans trop le savoir, il venait de découvrir Leviathan, un album qui allait laisser une marque indélébile dans sa personne pour une multitude de raisons.

Paru en 2004 sous Relapse Records, Leviathan est le deuxième album de la formation américaine Mastodon. Ayant comme trame narrative le récit de Moby-Dick, l’œuvre littéraire d’Herman Melville dans laquelle des protagonistes combattent une baleine blanche en haute mer, cet album-concept explore une variété de sonorités par le biais d’une production assez clean et d’arrangements mélodiques. Une œuvre dans laquelle le groupe explore les abysses les plus sombres du genre, mêlant tantôt le post-hardcore à une palette variée du metal, passant du sludge au progressif; et ajoutant même une certaine touche country.

Désormais un peu plus âgé, Pierre-Bruno a pris le temps de s’asseoir avec nous pour replonger avec recul dans ses souvenirs concernant cette œuvre qui continue de jouer un rôle clé dans sa vie.

UN PÉRIPLE EN HAUTE MER

Étant friand de musique dès un très jeune âge, P.-B. (pour les intimes) s’est exposé à un certain lot de sous-genres du rock avant même que ses hormones décident de lui donner un quelconque début de moustache. Ses explorations ont vu passer quelques œuvres un peu rétro et certaines tendances de l’époque. Puis, un peu à l’image des protagonistes de l’album en question, son périple a pris tout un virage quand il s’est buté par semi-hasard à Leviathan, un album qui a complètement changé son voyage musical.

« En fait, ç’a été une réponse à ce que je cherchais depuis des années. J’avais 17 ans pis je me cherchais beaucoup musicalement. J’arrivais du prog avec des groupes comme Genesis, Yes, Iron Butterfly, etc. Bref, tous les vinyles qui traînaient chez mes parents. De l’autre bord, j’étais pas mal dans le punk rock. J’écoutais NOFX, Descendents et ALL. J’aimais l’énergie de ce genre-là, mais aussi le côté plus stimulant du prog qui était souvent théâtral et fait par de vrais musiciens. Quand j’ai découvert Mastodon, pour moi, c’était la première fois où ces deux univers-là se rencontraient. C’était la première fois que j’écoutais des riffs agressifs, mais qui n’étaient pas straight-forward comme dans le punk. Il y avait une façon de faire que je n’avais jamais entendue. »

Pour le bien de l’exercice, on s’est penché sur certaines chansons avec le principal intéressé pour recueillir quelques souvenirs et quelques éléments d’analyse.

BLOOD AND THUNDER

En guise de fer de lance du projet, cet extrait plutôt accessible et à l’approche assez unidirectionnelle installe le ton et introduit la trame narrative. « Les premières paroles sont : “I Think That Someone Is Trying To Kill Me/Infecting My Blood and Destroying My Mind”. Tsé quand t’es un ado, dans ta tête, t’es une victime de tout. T’es en criss pis tu ne sais même pas pourquoi. Ça fait que d’entendre ça, c’est tout de suite venu me chercher. Les riffs étaient fous et il y avait le heavyness que j’aimais. J’appréciais aussi vraiment le fait que la voix n’était pas en avant-plan. En fait, elle était un peu derrière tout le reste. C’est une toune qui est facile d’approche pour entrer dans le catalogue du band. C’est pour ça que c’est un de leurs hits. »

I AM AHAB

« Un coup que t’as passé Blood and Thunder, tu peux retrouver sur cette chanson-là une espèce de riff qui n’est pas tout à fait normal, du moins quand t’as jamais entendu de musique de même. Et c’était mon cas à l’époque. C’est assez dissonant, voire un peu faux. Ça sonne presque comme une erreur, mais (évidemment) c’en est pas une. Il y a quelque chose là-dedans qui m’a frappé tout de suite parce que si tu veux plaire, c’est pas vraiment la chose à faire. C’est une proposition audacieuse et, tout de suite, je trippais. »

MEGALODON

La densité qui marque la musique de Mastodon ne perd pas de steam dans cette chanson ayant pour thème la créature des fonds marins sur le point de passer à l’attaque. Ici, le mélange des genres qui a fait la réputation du groupe se manifeste par le biais de parcelles post-hardcore et quelques touches de thrash. Ce qui peut encore plus accrocher l’oreille, c’est un court, mais surprenant riff à saveur hillbilly qui survient en cours de route. « Ça a été un moment révélateur pour moi. Quand j’ai entendu ce break-là pour la première fois, pis que ça part sur un élan un peu plus punk par après, j’ai eu comme une illumination : j’ai compris d’où le groupe venait, ce qu’il faisait et pourquoi il le faisait. C’est comme si tout avait pris son sens. »

HEARTS ALIVE

En fin de parcours, la pièce maitresse Hearts Alive frappe par sa marque dépassant les treize minutes et ses explorations stylistiques parmi les plus poussées de l’album. Elle illustre en quelque sorte la fin dramatique du duel contre la créature et valse entre la douceur des versets et la dureté des breaks; entre le heavy metal et ses passages progressifs.

Ça m’a appris beaucoup sur le fait que, dans la création, t’as le droit de prendre ton temps.

« Pour moi, c’est épique. Ça m’a appris beaucoup sur le fait que, dans la création, t’as le droit de prendre ton temps. Tu peux laisser la musique prendre toute la place. Et Il y a tout là-dedans : la douceur, le groove, l’agressivité, les solos, le epicness, etc. Il y a même cette espèce de volonté de se retrouver juste une petite affaire à côté de la track au niveau des sonorités. Ce qui est aussi écœurant, c’est que c’est véritablement un voyage. En fait, c’est un peu une manière de s’effacer au profit de l’art, » affirme Pierre-Bruno.

Leviathan clôt ensuite le spectacle avec Joseph Merrick, une courte pièce instrumentale douce et épurée qui agit à titre de générique de fermeture. Genre.

L’album aura a été une véritable révélation pour le jeune Pierre-Bruno en pleine fin de poussée de croissance. À partir de cette découverte, il s’est mis à attendre et anticiper chacune des parutions qui ont suivi; et certaines plus détonantes que d’autres, puisque le groupe s’est mis à changer de direction sur Blood Mountain (2006), en creusant davantage le côté prog, et sur Crack the Skye (2009), en complexifiant les mélodies.

« Ce band-là m’a fait comprendre ben des affaires en lien avec la manière de respecter les artistes dans leur cheminement. Dans le sens où, quand t’aimes quelque chose, t’as souvent le réflexe de ne pas vouloir que ça change. Tous les bands punk que j’écoutais suivaient une certaine ligne, alors que Mastodon, de leur bord, refusait de refaire la même affaire. C’en était confrontant. Il a fallu que je me dise que j’allais prendre mon temps et accepter de comprendre leur évolution. »

COMBATTRE LA BÊTE

Si le récit de Leviathan cherche à faire triompher l’humain contre l’adversité, la métaphore peut se traduire, dans une certaine mesure, dans la démarche de Pierre-Bruno et la création de son art. Désormais bien implanté dans le bouillonnant circuit de l’humour de la province, il s’est battu pour garder son instinct et sa nature dans un art qui peut facilement reposer sur un bloc de procédés efficaces.

Ces gars-là m’ont appris à ne pas avoir peur d’assumer ce que je fais et que c’est normal de changer avec le temps.

« Ces gars-là m’ont appris à ne pas avoir peur d’assumer ce que je fais et que c’est normal de changer avec le temps. Parce qu’avant, j’avais ce rapport-là avec l’humour qui faisait en sorte que dès que je trouvais quelque chose qui marchait sur scène, il fallait que je le conserve à tout prix. Je ne voulais pas prendre de risques. Après, quand tu y repenses, si tu restes dans ce minding-là, tu vas devenir beige et te fondre dans la masse. Il n’y a pu personne qui va parler de toi dans 15 ans. Donc ce band-là m’a forcé à faire en sorte que les gens m’accordent cette liberté-là. Et avant même de la demander au public, je dois me l’accorder à moi-même. »

Cette approche évolutive qui cherche à prendre son temps pour aller ailleurs, Pierre-Bruno en a pris bonne note et, selon ses propres affirmations, l’a transposé dans sa propre carrière. Il garde en tête les confessions du groupe qui a toujours été très ouvert sur ses blessures qui ont inspiré la composition de leurs albums.

« Ce band-là est hyper transparent sur ce qu’ils ont vécu pendant leurs processus de création parce qu’ils veulent que tu catch ce qu’ils ont essayé de créer. Ils partagent beaucoup pis je trouve ça beau. Je trouve ça même important. Des fois, ça fait du bien de comprendre pourquoi quelque chose te touche. »

« Ça m’a personnellement poussé à avoir moins peur de m’ouvrir sur scène parce que j’ai catché que c’est avec ça que tu connectes avec un public. Ça m’a appris à me rendre vulnérable. Et ça m’a énormément aidé dans ma carrière, sans ça, je serais probablement juste un autre technicien de jokes. C’est qu’à un moment donné, si tu ne fais pas attention, l’humour, ça devient des équations. C’est un peu la même chose du côté de la musique. Il faut que tu te battes pour garder l’humain là-dedans. Et c’est ce que je m’efforce à faire. »

Pierre-Bruno Rivard vient d’annoncer les dates de son nouveau spectacle Ma Thérapeute est Morte. Pour plus d’info, ça se passe sur sa page Facebook.

Il vient aussi de faire paraître un tout nouveau set d’humour sur Véro.tv. Son 22 minutes avec… est disponible juste ici (si t’es abonné(e)!)

Son podcast Le Carré de Sable, est disponible sur YouTube et sur une variété d’autres plateformes web. Toutes les infos se trouvent sur son site officiel et sa page Facebook.

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