Jason Rosewell

L’amusie ou quand le cerveau ne comprend pas la musique

C’est pas tout le monde qui a le « beat » dans le sang.

Mathieu Dion est journaliste sur la colline parlementaire pour Radio-Canada. Il s’est toujours destiné à une carrière où la politique prédominerait.

Quand il ne couvre pas les multiples conférences de presse gouvernementales, il se retrouve souvent au karaoké avec ses amis.

Petit bémol : lorsqu’il s’emporte dans sa performance, sa gang doit parfois lui dire de ralentir parce qu’il ne suit pas le rythme de la chanson. « J’arrive pas à synchroniser les paroles avec le beat. Je veux toujours aller plus vite que le beat », fait savoir Mathieu.

Dans un show, il a également du mal à synchroniser ses clappements de mains avec le rythme de la chanson performée sur scène. « Souvent, je réalise que je ne suis pas en même temps que les autres spectateurs, donc j’ai développé des réflexes comme me fier à la personne à côté de moi », raconte-t-il.

À 23 ans, il tenait la barre d’une émission à CISM. Il avait alors invité le BRAMS (International Laboratory for Brain, Music and Sound Research) à venir en studio parce que le laboratoire recherchait des candidats qui n’avaient pas de rythme. En fait, les chercheurs voulaient développer une expertise sur l’une des formes d’amusie (NDLR : une condition qui empêche de percevoir la musique correctement).

Après l’entrevue, Mathieu a indiqué à l’invité qu’il serait un excellent cobaye puisqu’il n’a lui-même aucun rythme. C’est comme ça qu’il est devenu le premier cas documenté d’amusie de type « beat-deafness » au début des années 2010. Dans l’fond, Mathieu y’entend pas le beat comme vous et moi.

L’ABC de l’amusie

J’ai voulu savoir ce qui se passait dans le cerveau de Mathieu. J’ai donc contacté à mon tour le BRAMS pour m’entretenir avec Véronique Martel, une étudiante au doctorat qui étudie cette condition. Je cherchais à comprendre c’est quoi l’amusie, ça touche qui, mais surtout qu’est-ce qu’ils entendent quand une chanson passe à la radio?

C’est un trouble qui est tellement peu connu que mon logiciel Antidote arrête pas de souligner en rouge le mot « amusique » parce qu’il ne le reconnait pas.

Véronique explique d’abord qu’il y a deux types d’amusie : celle qui touche le « pitch » [la hauteur tonale] et celle qui atteint la perception du « rythme ».

L’amusie, de type pitch ou rythme, se présente ensuite en deux branches. La plus documentée est l’amusie « acquise ». « À la suite d’un AVC, d’une lésion au cerveau ou d’une neurochirurgie, les gens perdent la capacité à différencier la hauteur tonale », note la chercheuse.

Au début des années 2000, on découvre un autre type d’amusie : la « congénitale ». Les personnes atteintes naissent donc avec une surdité musicale. « Pour qu’elle soit dépistée, il faut que le candidat n’ait aucun autre trouble moteur, cognitif, neurologique, psychiatrique ou une perte auditive », précise Véronique Martel. Sinon, ça vient brouiller les pistes et l’amusie pourrait s’expliquer par d’autres facteurs.

En isolant le trouble, les chercheurs ont donc été capables de déterminer que l’amusie atteindrait entre 2 % à 7 % de la population.

Comme plusieurs troubles psychologiques ou neurologiques, il est difficile de se mettre dans les souliers de la personne atteinte pour comprendre ce qu’elle entend réellement quand elle écoute de la musique. Même Véronique a du mal à l’expliquer. « On n’a pas accès à leur perception comme telle. Au niveau du pitch, ils vont avoir du mal à distinguer deux extraits musicaux qui ont des variations musicales. C’est pourtant très évident lorsqu’on n’est pas amusique, mais les participants, eux, vont répondre au hasard. » La somme de leurs différents essais va être souvent autour de 50 % de réussite.

Pour ceux qui ont un trouble au niveau du beat, ils peuvent avoir du mal à reconnaitre une chanson sans les paroles. « Si on pense à Gens du pays, certains seront incapables de reconnaitre la mélodie sans les paroles ».

Faites le test!

Mathieu, qui est atteint d’amusie congénitale de type rythme, essaie d’expliquer sa condition : « je l’entends pas, je le comprends pas. Je ne suis pas capable de le percevoir le beat. »

Et dans la vie de tous les jours?

Les conséquences de l’amusie diffèrent de personne en personne. « Généralement, ils n’éprouveront aucun plaisir à écouter de la musique et il y en a certains pour qui c’est vraiment désagréable », relate Véronique Martel.

Ce n’est d’ailleurs pas le cas de Mathieu qui apprécie la musique, quoiqu’elle ne fasse pas partie intégrante de son quotidien. « J’ai toujours eu un intérêt envers la musique, c’est ça qui rendait mon cas intéressant. »

Si pour lui son amusie a été une occasion de faire sa part pour la science et de comprendre un peu plus sa condition, d’autres ont du mal à expliquer leurs comportements.

« Ils vont chanter faux, mais ils ne s’en rendront pas compte », explique Véronique Martel. Si personne ne leur dit, il est difficile pour eux de cibler le problème.

« Ils vont chanter faux, mais ils ne s’en rendront pas compte »

« En raison de leur amusie, les personnes atteintes ne rencontreront pas nécessairement de difficultés dans leurs relations sociales, dans leur vie de tous les jours. Si ce n’était pas des annonces pour les projets de recherches, ces gens-là n’auraient pas réalisé qu’ils avaient un problème. »

C’est d’ailleurs probablement le cas du père de Mathieu. Depuis qu’il participe activement aux recherches, le journaliste est présent sur plusieurs tribunes pour en parler. « Mon père m’a dit un jour : “moi non plus j’ai pas de rythme et c’est pas grave. Pourquoi ils font toute une affaire avec ça? “ », me relate Mathieu en riant. Son père aura donc passé toute sa vie sans savoir qu’il y avait peut-être une condition médicale qui expliquait son manque de beat.

Des répercussions

Vous ne le réalisez peut-être pas encore, mais le rythme peut être important dans plusieurs sphères de notre vie, dès notre plus jeune âge.

« On rêve tous d’être une rock star quand on est jeune, mais moi je ne pourrai jamais être une rock star! », rigole Mathieu. Et il a raison, son manque de talent musical, expliqué en partie par son manque de rythme, ne lui permettra jamais d’apprendre la guitare ou de chanter dans un band.

« J’ai été la mascotte Ribambelle à la Ronde et on faisait des spectacles de danse avec des comédiens professionnels. Dans l’année où j’étais là, il y avait d’ailleurs Ève Landry! Dans les chorégraphies j’avais du mal à suivre le “1-2-3-4“. J’étais toujours en retard », se souvient-il en riant. Il avait donc été placé au fond de la scène pour que le décalage paraisse moins.

Si certains ne sont pas affectés dans leur quotidien, d’autres peuvent toutefois voir des répercussions sur leurs capacités scolaires. « Je peux imaginer que des enfants atteints d’amusie pourraient avoir des difficultés à réussir dans cette matière à l’école », explique la chercheuse, Véronique Martel.

Même chose pour la culture populaire. C’est tellement répandu et valorisé de découvrir de nouveaux artistes et d’aller voir des shows, que c’est difficile pour un mélomane de concevoir que quelqu’un dans sa bande ne partage pas la même passion.

Comment ça se passe dans le cerveau?

Les chercheurs développent encore des outils pour comprendre ce qui se passe dans le cerveau. L’hypothèse de Véronique pour l’amusie de type « rythme » (elle est confirmée pour celle de type pitch) c’est que « le cerveau détecte inconsciemment la musique, mais la personne n’a pas l’accès conscient à cette information ». C’est comme si le cerveau décidait de garder dans un tiroir les informations nécessaires pour comprendre la musique correctement.

Pour l’évaluer, Véronique explique qu’ils procèdent à un électroencéphalogramme pour analyser l’activité électrique du cerveau. On présente un extrait musical aux candidats et on regarde ensuite si les informations se rendent à la bonne place.

C’est à ce point-là qu’on est rendu dans la compréhension de l’amusie. On ne sait pas si c’est génétique, il n’y a pas de médicament comme dans le cas d’un TDAH qui permettrait de régulariser les perceptions musicales, rien de tout ça.

Reste qu’on est à l’aube de comprendre un peu plus le cerveau et qu’on fait un pas de plus vers la compréhension de l’humain.

Si vous pensez être atteint d’amusie, vous pouvez commencer par ce test du BRAMS disponible juste ici.

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