Germain Barre

Langue Sale : dans la lune comme Kirouac

Une analyse des meilleurs et pires verses de la semaine.

Nouvelle année, nouvelle décennie pour moi qui a eu trente ans (!), nouvelle Langue Sale. Cette année, on garde la formule, mais on la fait évoluer alors que je tenterai plus que jamais de décoder les paroles des rappeurs que vous aimez le plus, ou le moins. On commence l’année en force.

Kirouac & Kodakludo feat FouKi — Air 

« Ok ok ok ok boy

J’suis dans ma bulle comme un Pokemon

J’suis dans la lune comme Leonard Nimoy »

Ce qui est drôle avec le rap, c’est que des fois tu es porté à lire des paroles sans écouter la musique et tu te dis « ça rime pas pantoute ça »; c’est le cas ici. Pourtant, quand on écoute Kirouac rapper les premières lignes d’Air, le premier single du EP Amos qui sortira le 1er février, toujours en collaboration avec le sous-estimé Kodakludo, on ne se pose pas de questions. Tout coule… ou flotte telle la brise douce d’un matin d’été. (awwww)

Vous aurez remarqué que j’aime bien quand les rappeurs parlent d’eux, de leur état, de leurs tendances, de leurs manies. Ici, j’apprécie particulièrement l’approche de Kirouac qui va chercher deux comparaisons bien trouvées dans un moment léger de la chanson qui ne se prête pas nécessairement aux punchlines. Le membre du collectif interdisciplinaire Vilains bonshommes est de type lunatique, dans son monde et c’est tant mieux, si ça donne plus de chansons du genre, avec une apparition très mélodique d’un FouKi en forme.

Au niveau des lignes, il faut comprendre que les Pokemons vivent techniquement dans leur pokéball — donc une sorte de bulle qui les isole du reste du monde. Pour ce qui est de la deuxième ligne, on se rappellera du regretté Leonard Nimoy, célèbre Mr. Spock dans Star Trek, qui était souvent dans la lune, et aussi dans les étoiles at large.

Ce qui est bien, dans tous les cas, c’est de voir des rappeurs y aller pour du contenu plus léger, plus accessible sans sacrifier la qualité des paroles. Alors on va continuer à flotter jusqu’à la sortie du EP.

Shreez x Tizzo x $oft — Harry Potter 

« Flame *du feu!*, briquet *ça brûle!*

Fais attention, suce pas trop l’poisson; arête *vag!*

J’fais d’la magie *Choquette!* Harry, balais *wow*

Elle adore le bois *ZOW*; chalet »

WOOOOOOOOOOOOOW! Ça, c’est à la fois ma réaction en écoutant le mixtape de Shreez La vie gratuite et un adlib de ce dernier. Je vais vous dire, je m’en lasse pas. Tizzo a clairement été le MVP de l’année 2018 dans le rap québécois et ses collègues Shreez et $oft étaient jamais bien loin derrière. Arrivé en force pour clore l’année 2018, La vie gratuite est un bijou d’ignorance, d’adlibs et de bars sur la fraude comme on en a rarement vu avant.

Sur cette chanson, Harry Potter, dont seul le titre m’a fait saliver avant l’écoute, on retrouve des bars niaiseuses, mais si drôles et bien placées qu’elles sont devenues la marque de commerce des fouetteurs en chef du rap québécois.

Ici, il y a beaucoup de contenu à souligner et peu de mots pour le faire. Mais avant d’aborder les paroles citées plus haut, je dois souligner la fin du verse de Shreez où il nous sort « elle était seule au monde tout comme Corneille ». Ça m’a fait rire d’un rire gras que mes proches connaissent comme étant le rire de validation d’une belle connerie.

Sauf que sur Harry Potter, le vrai highlight est le début du refrain où Tizzo enchaîne punchlines et adlibs à un rythme effarant. Ce qui est réellement génial, c’est l’utilisation des adlibs pour apporter des précisions sur l’affirmation qui les précède. Par exemple, avec « flame *du feu*, briquet *ça brule* », Tizzo vous explique qu’il est dangereux de jouer avec le feu.

Mais vraiment, vraiment, c’est les deux dernières lignes qui sont au-dessus de tout. Tizzo arrive à amalgamer dans la même phrase la magie, Alain Choquette, Harry Potter et son balai. Si c’est pas une folle démonstration de knowledge de culture populaire québ et internationale, qu’on me retire le droit de parole ! C’est fou!

Pis la dernière ligne… « elle aime le bois » veut dire que la dame en question aime les pénis en érection, vous aurez compris. Mais « elle aime le bois; chalet *ZOOOOOOW* », c’est pas mal la meilleure façon que j’ai entendu de dire ça en 2018. Bravo Tizzo, pour l’ensemble de ton œuvre, mais surtout pour ça.

Veerus feat Freeze Corleone – KKK 

« Self control comme Laura, vrai négro shit, tous les jours j’mens pas comme l’aura

Toujours au-d’ssus comme l’orage, 667 pour les enfants comme le Wu-Tang Clan comme Dora »

Freeze Corleone est ma révélation du rap français de la fin de l’année 2018. Je voyais son nom tourner depuis un moment, mais comme souvent, je préférais attendre que le hype soit un peu passé avant de me faire une idée sur le personnage. Finalement, j’ai découvert un artiste avec un univers complètement à part et surtout, une technique qui sort de l’ordinaire grâce aux placements des rimes et des références foisonnantes et super obscures. Pour vous donner une idée, c’est un peu un mélange d’Alkpote, d’Alpha Wann et de Young Dolph

Ici, je vous explique la citation layer par layer, sinon on ne s’en sortira jamais. Premièrement, Freeze se contrôle toujours, donc « self control comme Laura » est un jeu de mots avec la chanson Self control de l’Américaine Laura Brannigan (je peux pas front, je la connais grâce à cette chanson et Genius). Ensuite, il dit ne jamais mentir « comme l’aura » des gens, leur vraie personne, et Freeze est capable de cerner la vraie personnalité des individus grâce à ça. C’est surtout la dernière phrase qui frappe, avec un placement de « toujours au-dessus comme l’orage » qui est à la fois un support pour les lignes précédentes et en même temps une nice punchline, mais qui ne sert qu’à enchaîner avec la fin de la ligne « 667 (son crew) pour les enfants comme Wu-Tang, comme Dora ». Parce que le Wu, comme Dora l’exploratrice, c’est pour les enfants. Du génie!

Bref, voici l’analyse de deux lignes de Freeze Corleone. Imaginez une chanson au complet, j’en sue juste à y penser. Je vous recommande tout de même fortement son dernier opus Projet Blue Beam.

SHOUTOUTS

Vous connaissez mon amour pour Alpha Wann, alors un gros shoutout à Smoking Camel qui a annoncé un concert du Phaal Philly au Club Soda le 17 mai prochain, ça promet! Surtout qu’il sera accompagné de ses boys Infinit’ et K.S.A. pour ce qui s’annonce être un des très bons shows de 2019.

Également un gros shoutout à mon collège Olivier Boisvert-Maignen qui a dressé un beau portrait des 50 meilleurs projets de rap québécois sortis en 2018 pour le magazine Voir. Ça vaut le détour et vous y ferez surement quelques découvertes!

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