Germain Barre

Langue Sale : En contrôle comme Tony Stone

Une analyse des nouveaux verses de la semaine.

Cette semaine à Langue Sale, on va écouter du rap anglophone de France, des ad libs français à la sauce américaine, et le retour un peu triste d’un vétéran du rap queb. 

Manast LL’ & Tony Stone – Let’s do it

« Shorty she my favourite

Grinnin’ when she floss

I went from swimming with the sharks

To wearing Isabel Marant »

Je l’ai dit avant, et je le redis encore, Tony Stone est le rappeur anglophone le plus talentueux de la province. Il le prouve encore sur cette collaboration transatlantique avec Manast LL’, autre rappeur anglo proche du collectif C.O.B. 65 du jeune finesseur Rowjay. Les deux artistes se sont alliés le temps d’un EP, le Gumbo Tape, duquel Let’s do it est extrait. 

Comme d’habitude, Tony se démarque avec son flow toujours aussi smooth et incisif. C’est sa plus grande qualité : he makes this shit look easy. C’est con de même, et c’est une caractéristique qu’il partage avec la grande majorité des artistes, sportifs et autres génies de notre monde. En l’écoutant, surtout en voyant son grand sourire dans la vidéo, on dirait que tout le monde pourrait rapper comme lui tellement ça semble simple, naturel, facile. 

Pourtant, quand on creuse un peu, on comprend toute la complexité de son travail. Il y a des harmonies à trois ou quatre voix en back vocals, des ad libs bien placés qui remplissent les trous, et un débit à moitié entre le rap et le chant, qui nous ramène à l’école actuelle de Chicago et des Smino, Noname et autres Saba desquels Stone et son groupe Planet Giza sont proches. 

Manast LL’ tire, lui aussi, son épingle du jeu et présente une identité encore peu vue dans le rap mondial: un Français de France qui rappe en anglais. Il y a Gracy Hopkins qui est un excellent rappeur et producteur, mais sinon, c’est bien la première fois que j’entends un Français rapper de façon crédible dans la langue de Shakespeare. Je me demande si c’est une bonne idée côté business, tant le rap français explose en popularité en ce moment, mais je ne reprocherai jamais à un artiste d’aller à contre-courant. Alors, let’s do it

Koba LaD – Couvre Feu Freestyle

« Et j’entends ma Rolex me chuchoter

On court trop après le temps pour leur donner l’heure »

Koba LaD est l’une des plus grandes découvertes du rap français depuis un an et demi. Le rappeur de 19 ans est fortement inspiré par l’autre école de Chicago, celle de Chief Keef et du drill rap. Sauf que de la même façon que beaucoup de ses compères français inspirés par le rap ignorant des States, il propose une formule un peu plus éloquente où les références sont quelques coches au-dessus de ses inspirations américaines. 

Puis, l’émission Couvre Feu sur OKLM Radio, c’est un peu l’équivalent (moins mainstream) des freestyles Planète Rap. Le cadre est plus intime et ça se passe dans un petit studio où il n’y a pas 30 personnes complètement défoncées qui foutent le bordel. Ç’a son charme, mais des fois, c’est cool de laisser l’artiste performer son truc en toute sérénité.

Là où je veux attirer votre attention, c’est sur le dude à côté de Koba. Parce que c’est lui, la vraie star du freestyle. À une époque où les ad libs sont devenus des parties aussi importantes que les paroles d’une chanson, le défi des performances live se trouve souvent dans le fait de bien recréer l’ambiance, ad libs inclus. Ben Koba a tout compris: il est allé chercher un stunt double qui est là à côté de lui seulement pour faire ses ad libs. Le gars ne back même pas (ou à peine) les paroles du rappeur, il ne fait que chuchoter les ad libs avec une maîtrise déconcertante qui montre que les gars ont pratiqué cette routine plus d’une fois.

On est rendus là, pis j’suis down pas à peu près. 

Vaï – À Zéro

« Et je repars à zéro

L’assassin rôde toujours autour des lieux du crime »

Vaï est back. Figure importante du jeu il y a une quinzaine d’années, il avait marqué le rap québ grâce à son flow saccadé et par ses hits comme Sur ma vie et Street Life. Je dois avouer que je suis toujours un peu sceptique concernant des retours d’artistes qui n’ont pas été actifs depuis plus d’une dizaine d’années. Mais Vaï était bon sur le plan technique, alors j’avais espoir que À Zéro soit au moins potable. 

Sauf que non. On a droit à une chanson qui démontre toute la difficulté d’un artiste à comprendre le game qu’il a abandonné (en public) pendant plus de dix ans. On dirait que selon beaucoup de vétérans qui reviennent pour se « moderniser », l’utilisation d’Autotune semble suffisante. On dirait que les gars se disent qu’avec cet effet, ils peuvent faire à peu près n’importe quoi et ça plaira automatiquement aux jeunes. Je trouve que ça démontre une arrogance (que j’appelle souvent «grand patnè-iser les gens») hyper réductrice pour les rappeurs qui établissent les modes actuelles. 

Parce que derrière l’image de facilité qui est envoyée par l’utilisation de l’effet, il y a toute une culture, des codes et une réflexion qui viennent appuyer la tendance Autotune. Si l’effet permet à n’importe qui de ne pas fausser, il ne permet pas à tout le monde de ne pas avoir l’air caves quand ils l’utilisent. 

Malheureusement, sur À Zéro, on dirait que Vaï a abandonné tout ce qui le définissait comme MC en se disant que, de toute façon, l’Autotune lui permettra de se mêler aux tendances actuelles. Sauf qu’en abandonnant son flow si particulier aux dépens d’un débit monotone, on se retrouve avec une chanson excessivement plate. Le refrain, pas particulièrement inspiré, n’amène rien d’intéressant, si ce n’est la partie chantée aux allures de raï. C’est pop pour être pop, sans innovation ni progrès. 

La production, également signée par Vaï, n’arrive pas non plus à sauver la chanson. Les stabs de synthé hyper pop semblent tout droit sortis d’un Britney Spears type beat qui traîne sur YouTube depuis quelques années. On a l’impression de se promener dans des maquettes de Stromae, abandonnées bien avant leur concrétisation. Ça m’attriste de le critiquer de la sorte, parce que j’ai du respect pour le parcours du MC. Sauf que À Zérothat ain’t it, man.

Finalement, l’assassin rôde sur les lieux du crime, mais ce que Vaï ignore, c’est que c’est sa chanson qu’il a tuée, pas le game.

SHOUTOUTS

Un gros shoutout à BlaséRowjay et l’omniprésent Manast LL’ pour Bounce, une track que j’aurais bien aimé vous présenter plus haut, mais qui ne contient environ que deux lignes de rap différentes, alors meilleure chance la prochaine fois. Still, depuis que je l’ai écoutée, j’ai « bounce, bounce, bouge tes fesses, fais ton shit moi j’fume mon shit » pogné dans la tête. Un bon signe. 

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