L’avenir des spectacles passe-t-il par les selfies ?

Une étude de cas basée sur The National.

C’était la sixième fois que je les voyais en show. La première où je prenais place dans la section « fan club ». 

« Fan club »… Est-ce que j’ai 12 ans? Non, mais j’aime beaucoup The National et rien ne pourrait m’empêcher de dégoter les meilleures places disponibles pour admirer le band américain. Alors voilà, j’assume : je fais maintenant officiellement partie d’une communauté de fanatiques.

Bref, j’étais à la salle Wilfrid-Pelletier de la Place des Arts, vendredi dernier, les yeux fixés sur des musiciens extraordinaires et un chanteur hors de contrôle. Par contre, le regard des spectateurs qui m’entouraient, lui, était souvent ailleurs. Je vais sonner vieille réactionnaire, mais les gens regardaient pas mal leur téléphone. Même que ma voisine de siège consultait parfois ses propres stories Instagram du spectacle, pendant ledit spectacle…

Cette chronique serait-elle une énième sortie contre les maudits téléphones intelligents qui nous rendent dépendants? Non. C’est plutôt une réflexion sur l’avenir de l’expérience en salle.

Je m’explique : je pourrais m’exaspérer contre l’utilisation que mes voisins faisaient de leur cellulaire, mais la vérité c’est que le band les encourageait à le brandir.

Au cours de la soirée, Matt Berninger (le ténébreux baryton) a plusieurs fois piqué les téléphones pointés vers lui. Il les a pris, tour à tour, pour faire des selfies, des stories, des vidéos de la foule comme des musiciens. Bref, plutôt que de les combattre, il jouait avec les téléphones brandis dans l’assistance.

D’une façon, c’est un choix louable : ça crée une proximité hors du commun, une interaction on ne peut plus directe avec la foule et de sacrés beaux souvenirs pour une poignée de chanceux. En même temps, ça envoie un message clair : si tu sors ton cell et que tu le pointes très haut, il y a des chances que Matt te remarque et qu’il vienne vers toi.

Et ça, ça se peut que ça gâche un peu l’expérience des autres. Parce que les autres, quand ils vont regarder le show, ils vont partiellement le voir à travers de petits écrans qui ne font pas le foyer et un tas de grosses mains.

Problème anodin et passager ou avenir de notre expérience en salle? J’ai posé la question à Jonathan Roberge, professeur à l’INRS et titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les nouveaux environnements numériques et l’intermédiation culturelle (pas game de relire son titre sans prendre votre souffle!).

Voir avant d’écouter (avant de mourir)

« Il y a eu une évolution assez incroyable dans le rapport technologique au spectacle, m’explique le chercheur. Il n’y a pas si longtemps, on allait l’entendre. Maintenant, on va le voir. »

Selon lui, les shows s’inscrivent désormais dans une culture visuelle et c’est là que les selfies et stories entrent en jeu. Là, et dans notre incapacité à figer le temps…

« D’une certaine manière, l’expérience live n’existe pas, poursuit-il. Par sa définition philosophique, le présent fuit perpétuellement. Ce n’est pas surprenant qu’on essaie de le figer avec l’appui de la technologie. Et se faisant, l’expérience s’en trouve augmentée! Avant, 200 personnes vivaient une heure ensemble, on avait donc 200 heures d’expérience humaine. Maintenant, à partir de la technologie, on peut avoir plusieurs prises sur la réalité… »

OK, on cherche à laisser une trace d’une expérience qui fuit perpétuellement. Ça se comprend! Le problème, c’est que ça nous rend dépendants, selon le chercheur : « Dans une culture visuelle qui va de plus en plus vite, on a besoin de plus en plus de moments pour arrêter ces choses-là et donc on prend de plus en plus de traces de choses qui vont de plus en plus vite… D’une certaine façon, la trace devient comme une drogue. C’est un processus qui a d’ailleurs été imaginé par les équipes derrière certaines des technologies qu’on emploie. »

Déculpabilisons tout de suite, c’est un peu malgré nous qu’on se sort le cellulaire! Maintenant, est-ce que ça nous rend plus heureux? Pour l’instant, c’est possible. Or d’après Jonathan Roberge, l’effet ne sera pas éternel : « Chaque personne qui se prend en selfie avec le chanteur de The National se trouve peut-être originale, mais la 78e de la soirée risque d’entrer dans la loi de la satisfaction décroissante. »

En gros : moins une chose est marginale, moins elle nous fait sentir spécial. Et même le beau Matt ne saura changer ça. 

Se prolonger à l’infini

Je peux deviner le plaisir des spectateurs connectés, mais qu’est-ce qu’un artiste a à gagner avec cette stratégie, lui? « Une incroyable capacité d’amplifier sa présence, m’explique Jonathan Roberge. Plutôt que de parler aux 200 personnes dans la salle, il peut rejoindre des milliers de personnes à travers des réseaux d’influenceurs. »

Alors tout n’est pas qu’histoire de relation humaine entre créateurs et public en délire? Quelle déception! « C’est certain qu’il y a un aspect promotionnel dans cette façon de faire, me répond le chercheur. Et ce qui est intéressant, c’est que l’autopromotion du spectateur (qui, avec sa story, certifie qu’il est cool parce qu’il était au bon endroit) est croisée de manière perverse avec la promotion de l’artiste (qui se prolonge à travers le spectateur pour en inviter d’autres). C’est puissant ça! »

L’avenir de notre expérience

Est-ce donc dire que je suis condamnée à voir de plus en plus de spectacles à travers de petits écrans avec des traces de doigts gras?

Selon Jonathan Roberge, aussi toute puissante soit-elle, cette stratégie de promotion symbolique a aussi des limites. En fait, elle se fait moins efficace quand des spectateurs en souffrent, que ce soit en vivant des émotions négatives parce qu’ils regardent les photos d’un show auquel ils n’ont pas pu assister ou encore en payant cher pour un billet de spectacle qu’ils espéraient écouter plutôt que regarder…

Certains artistes (dont le bon Jack White) ont d’ailleurs fait le choix d’interdire les cellulaires lors de leurs spectacles. Est-ce un modèle viable, à long terme?

Selon Jonathan Roberge, il existe de moins en moins de médiums pour faire la promotion de tournées. Alors que le milieu de la publicité est en pleine transformation, la capacité d’un artiste à mobiliser des réseaux de fans à travers les réseaux sociaux devient une grande richesse, d’un point de vue business.

« Ceux qui vont tourner le dos à la technologie vont se retrouver du mauvais côté, croit-il. Et de manière générale, on est en train de créer une nouvelle norme dans l’industrie du spectacle. Ce sera de plus en plus accepté de jouer avec les cellulaires, parce que ça fera partie de l’expérience à laquelle s’attendra le spectateur. »

… Je suis vieille. Tellement vieille.

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