Le Festif de Baie St-Paul : comment un petit festival est devenu grand

Rencontre avec Clément Turgeon, directeur du festival.

Le Festif de Baie-St-Paul, ce festival qui transforme le temps d’un week-end le bucolique village de Charlevoix en centre du monde de la musique québécoise et internationale, attire maintenant plusieurs dizaines de milliers de mélomanes. Il est devenu, en quelques années seulement, un incontournable remportant tous les honneurs. On y retourne bientôt, et on a très hâte. Pour en savoir un peu plus sur la genèse d’une telle réussite, on a rencontré Clément Turgeon, fondateur et directeur général et artistique du festival.

On lit sur votre page web que le Festif! est né un soir d’été 2009 dans la roulotte de ta mère… c’est vrai ça? C’était plus un coup de tête ou un vrai plan de carrière?

Oui, c’est tout vrai! (rire)

En 2009 y’a eu un gros happening à Baie-St-Paul; le Cirque du Soleil, qui est né dans notre village, organisait des commémorations. Ça nous a « crinqué », l’idée que ce gros truc international soit né ici, comprendre que ça se pouvait de commencer quelque chose « à la botch » et devenir aussi important avec les années. On savait que le cirque était né ici, mais de voir la gang de hippies que c’était, des marginaux qui trainaient au Balcon Vert, ça nous a inspiré. On est souvent comparés à eux maintenant par les gens d’ici, c’est surtout une question d’énergie, je pense.

Au départ j’étais un étudiant en service social qui n’avait aucune expérience dans l’organisation d’évènements. On a organisé le premier Festif! sur un coup de tête. On y est allés surtout avec de l’intuition et de la détermination, et je dirais que les trois premières années on a appris comment monter un festival en le faisant. J’ai arrêté l’école et j’ai fait ça bénévolement. En fait, on a tous fait ça bénévolement pendant quatre ans. Les premières dépenses du festival, c’est les prêts et bourses qui les ont payées! J’ai investi là-dedans avant de payer mon loyer et ma bouffe.

On n’avait aucun contact dans le milieu, alors on s’est proposés pour faire le vestiaire de bars, vendre des légumes porte-à-porte… chaque cenne investie c’était notre propre sueur, on a travaillé fort. Ça nous a aidé à gagner le respect des gens d’ici je pense… autant que ça nous a retenus de dépenser pour rien.

On a pris beaucoup de risques, c’est surement ce qui a fait que ça a marché. On est tous des jeunes d’ici et on a tous appris sur le tas; on sortait pas d’une école de gestion. Ça a fait que notre approche et la manière dont on a pris notre place étaient différentes, je pense.

On a tout ce que tu peux avoir comme grosses commandites maintenant. Ils ont fini par nous respecter surtout parce qu’on leur disait les vraies affaires. On a tout mis sur la table en partant, expliqué les risques qu’on prend, qui on est, tout. On a jamais eu besoin de mentir sur les chiffres d’assistance après ça… (rire)

  

Vous êtes surpris par l’ampleur que votre idée un peu folle a prise?

J’ai toujours voulu que ça devienne gros, même au tout début c’était le plan. Je savais pas à quelle vitesse ça allait se faire, on avait aucune connaissance du milieu, de l’écosystème… on avait 20 ans, pas vraiment conscience du risque et rien à perdre. Ça change la game ça aussi. Finalement, on a passé toute notre vingtaine à faire pas mal juste ça; c’est quasiment toute ma vie professionnelle. Avant ça j’ai été laveur de vaisselle et travailleur social, tsé.

On essaie toujours d’évoluer d’année après année, d’ajouter ou déplacer des scènes, des campings, on veut que ce soit différent.

Ça s’est pas fait tout seul non plus… Les deux premières années, le festival avait lieu dans un parc. À la troisième édition, on a voulu se déplacer au centre-ville, question de faire plus de bruit, qu’on nous remarque. Y’a eu un mouvement citoyen qui s’est formé pour nous empêcher de le faire. Le Cirque du Soleil a d’ailleurs vécu exactement le même genre d’opposition, dans le temps. Y’a eu une pétition contre nous, et on s’est ramassés à devoir se représenter devant le conseil de ville, paqueter la salle avec nos amis pour aller défendre notre projet. Ça a pris quelques mois avant d’avoir l’autorisation, y’a eu de la contestation, je me suis retrouvé en cour, c’était un peu bordélique. C’est pas un grand village Baie-St-Paul, et la moyenne d’âge est un peu plus élevée que notre public cible. Tout le marketing du coin était pas mal basé sur la peinture figurative; c’est sûr qu’on détonnait (rire). Ça a fait bouger les choses. Même les gens d’affaires n’y croyaient pas, mais ils ont fini par comprendre.

En tous cas les habitants de Baie-St-Paul ont l’air d’apprécier l’évènement maintenant. Faut dire qu’en plus d’offrir des vitrines aux artisans, fermiers, restaurateurs locaux, ils ont droit à une belle programmation gratuite juste en bas de chez eux. Ça doit aider, non?

Cinquante pour cent de l’offre de show est gratuite, c’est important pour nous. Y’a des shows surprises, des scènes extérieures; on peut venir passer la fin de semaine au Festif! sans débourser et avoir pas mal de fun… ou disons acheter juste un ou deux billets pour les shows qu’on veut vraiment voir.

Dans les dernières années, on s’est vraiment appliqués à faire des shows surprises, gratuits, et intéressants pour vrai. La performance d’Alaclair Ensemble l’an passé, en pleine rue un après-midi, c’est un bon exemple : je me suis ramassé à aller acheter un char vintage dans la cour d’un bonhomme, le faire plaquer et remorquer juste pour un 25 minutes de concerts… mais tsé, ça a valu la peine, j’en entends encore parler. (rire) On a compris que chaque show est important, même les petits concerts comme ça, dans le garage du curé ou sur le quai. Ça peut devenir le souvenir marquant du public en fin de compte.

J’ai toujours été fasciné par la place que vous accordez à l’idée de consommer local, au développement durable. Vous êtes devenus un peu un modèle là-dessus, non? Je vais dans des festivals qui roulent depuis des dizaines d’années qui ne font pas un dixième des efforts que vous mettez…

À partir de la troisième édition, on a intégré les verres réutilisables. C’est un peu ça qui a ouvert la voie. Après on a flushé Molson, puis pas mal toutes les grosses corporations qui nous commanditaient, une par une, pour les remplacer par des petites entreprises locales. Et c’est loin d’être gênant; y’a tellement de petits producteurs de talent chez nous! On est rendus à offrir aux artistes des loges « en vrac », sans aucun emballage en plastique. On fait faire notre humus par un restaurateur local. On s’est achetés des bacs à compost, et on a intégré une coopérative qui pèse le volume total de déchets du festival pour savoir combien on a à planter d’arbres pour compenser… un jour on aimerait en venir à n’utiliser que de l’énergie solaire, carrément.

C’est plus de travail et ça implique d’investir de l’argent dans le développement durable, mais en fin de compte ça fait parler de nous, ça nous a fait gagner des bourses… à force ça finit par être rentable. Personnellement je souhaiterais qu’un moment donné les entreprises embarquent, que ça devienne une condition, qu’elles exigent des évènements d’avoir une politique écologique pour les commanditer. Un jour, peut-être!

La question plate : qu’est-ce qu’il faut absolument pas manquer cette année?

Cette année le spectacle de clôture avec Philippe Brach sur le Quai avec Vagabon, une découverte et un gros coup de cœur, ça va être spécial. L’étrange et décapant Bob Log III dans le garage aussi. On a aussi Pierre Lapointe qui joue pas beaucoup cet été mais il sera chez nous… et on vient d’annoncer Les Marmottes Aplaties, une belle surprise. Y’en a pour tous les goûts!

Le Festif! de Baie-St-Paul se tiendra du 19 au 22 juillet prochain, et mettra aussi en vedette Patrick Watson, Tiken Jah Fakoly, Loud, Eman x Looper, Fred Fortin, Hubert Lenoir et plusieurs autres! Informations et billets ici.

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