Le luthier qui inspirait les romanciers : entretien avec Julien Leckman

Un homme et son rabot  : l'auteur-compositeur et interprète Louis-Philippe Gingras jase avec son luthier

Quand URBANIA m’a donné comme mission d’interviewer un luthier professionnel, j’ai un peu hésité. Je suis nettement plus habitué d’être de l’autre côté du micro et je n’avais donc jamais posé de questions à quiconque, excepté une fois à ma mère pour me rappeler du truc du bol d’eau pour savoir si un œuf est encore bon ou pas.

Mais quand m’est venu l’idée d’appeler Julien Leckman, luthier de guitares qui a inspiré le personnage principal du roman Du cœur à l’établi de Michel-Olivier Gasse, le surnommé «Backdoor», guitariste pour Caloon Saloon, mon luthier à moi, et presque voisin, je me suis dit que ce serait juste bien relaxe comme expérience et que tout ça virerait sans doute en gear talk de musiciens qui tripent pas tant sur les numéros de modèles. C’est ce qui s’est passé.

Je me réveille donc un dimanche matin et m’extirpe du bordel et de l’amas d’humains qu’a laissé ma pendaison de crémaillère pour aller rejoindre Julien «Backdoor» Leckman dans le sous-sol de son appartement de Villeray où il tient son atelier de lutherie. Julien travaille quatre jours par semaine aux réparations chez les guitares Godin et remplit son temps à gosser dans sa shop à lui sur les guitares, basses et banjos de Montréal. Sa blonde donne des cours de yoga dans le salon en haut et sa fille de quatre ans court partout en faisant craquer le plancher au-dessus de la tête de son père qui travaille fort. Et bien. C’est mon luthier. C’est le meilleur en ville. Je te donne son numéro si tu veux, mais sache qu’il est ben loadé ces temps-ci. Entretien avec un homme de métier :

Louis-Philippe Gringras : Ici, c’est surtout des chums pis des gens qui te connaissent par la bande qui t’amènent leurs instruments?

Julien Leckman : De bouche à oreille, tsé, y a ben du monde qui m’arrive comme ça, je fais pas de publicité. Mes clients me la font. La plupart de mes clients sont des musiciens qui ont souvent du bon gear. Ou si c’est pas du bon gear, c’est comme « je m’en fous, arrange-toi pour que ça marche ». Deux choses le fun. Ta guit, là (j’ai une Gibson L5 Wes Montgomery plutôt sexy), ça c’est le fun à toucher. Ça c’est le genre où je fais « oh! OK, on… (il enlève la poussière de son établi) on essuie. Pis des fois, c’est une petite merde pis je peux faire ce que je veux. J’aime ça les défis bizarres, où je peux être créatif et où c’est pas grave si je fais quelque chose qui n’est pas orthodoxe. J’aime ça sortir des chemins battus.

LPG : Joues-tu sur les guitares qu’on t’amène?

JL : Pas beaucoup, cinq minutes. La plupart du temps, j’ai pas le temps. Pis je veux pas me briser le cœur, surtout. Tsé, c’est pas toujours la guit la plus chère qui est la plus impressionnante. Surtout dans les guitares acoustiques, c’est plus comment elles vibrent. Pis des fois, c’est ésotérique, mais y en a qui ont plus de vibe que d’autres pis y a quelque chose. Tu les pognes, ça swing. En même temps, ça fait des années que je gosse sur des guitares pis j’en ai tellement vues qu’y a un détachement naturel qui se fait. Tsé, un peu comme un gynécologue qui tripe pas à chaque fois qu’une fille s’ouvre les jambes devant lui. Écris pas ça, là…

LPG : Ben non. Quel est ton outil de travail préféré, tsé le cossin que tu pognes pis que tu dis « ah yes »?

JL : Je me suis mis à triper sur les vieux outils. Tu vois ici, je suis dans ma cave, j’ai pas de grosse machinerie, je me bloquais à cause de ça : « je peux pas faire ci pis ça ». Pis là, j’ai découvert les vieux outils pis j’ai commencé à dire “je peux le faire”. Ça ici, c’est ben le fun (il me tend un objet à la fois primitif et révolutionnaire).

LPG : Tu peux tuer un homme avec ça, man.

JL : C’est une drill.

LPG : C’est une drill!

JL : Ouais.

LPG : Ok, ouin, j’avais un tournevis de même quand j’étais au cégep, on avait tout drillé nos meubles Ikea avec ça.

JL : Ouais, justement je montais un meuble Ikea avec, tantôt. Pis bon, je me suis magasiné des vieilles scies. J’aime beaucoup les scies japonaises. Pis des rabots. Je tripe beaucoup rabot. Chu tout le temps sur Kijiji. Des fois, je fais deux heures de route pour un rabot. Pis, un moment donné je me suis mis à fabriquer des outils. Ça, c’est pour balancer un sillet de guitare. Ça ici, c’est pour tuner une peau de banjo, je me suis inspiré d’un marteau de piano. Un drummer pourrait s’en servir.

LPG : Qu’est-ce qui fait la différence entre un vrai bon luthier et un gars qui répare des guitares dans un magasin de musique de Longueuil parce que c’est le seul de la place qui joue de la guitare?

JL : Ça prend comme… c’est un peu comme faire des solos, c’est pas tout le temps les mêmes étapes, des fois faut que t’improvises comment faire une réparation. Faut que tu sois inspiré et à l’aise de trouver des nouvelles façons.

Pis faut que tu sois manuel. Tout petit, j’aidais mon grand-père à réparer des tables de piquenique ou des affaires chez lui. Mon côté manuel est mon côté le plus développé, disons, chose que j’ai comprise trop tard dans la vie. Je pensais qu’il fallait que j’aille étudier les maths pis les sciences au cégep. Ce que j’ai fait. Pis ça a rien donné.

LPG : Pour finir sur quelque chose de tripant, quel est ton fantasme de luthier?

JL : Être le guitar tech de Keith Richards! Mais il a son dude déjà, un Français. La façon qu’il marche Keith, c’est qu’admettons qu’il s’en aille en studio, il dit « apporte-moi elle, elle, elle, elle, pis une couple de surprises ». Il a un entrepôt où y a, je pense, au-dessus de mille guitares.

LPG : Mille guitares!

JL : Ouais! Y a des affaires qui n’ont pas servi depuis 40 ans, y a des instruments qui marchent plus pantoute pis lui il arrive : « ah ça, peut-être que ça pourrait être le fun ». Pis là, il faut la remonter. Travailler avec un gars comme ça, sur le long terme, c’est que tu développes une relation, lui il te fait une confiance aveugle.

Et c’est dans une promesse sans date de lui apporter une guitare qui vaut rien et de lui vouer encore une fois une confiance aveugle pour donner vie à cette petite Fender acoustique de merde dont le nom du modèle m’échappe, que je remontai les escaliers et vers Jarry pour aller enfin vivre mon lendemain de veille en écoutant Cruising Bar 2.

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