L’importance des « skits » dans le hip-hop

« K, where my motherfuckin' dominoes at ? »

Si je devais nommer ce que j’aime le plus de la musique, c’est probablement sa faculté à nous ramener dans le temps grâce aux souvenirs liés aux premières écoutes de certaines chansons. Si la musique se veut un excellent vecteur de souvenirs, il en est tout autant des skits, ces sketches qui viennent parfois entrecouper les albums afin d’y ajouter une dose de personnalité et de renforcer l’univers de l’artiste.

Par exemple, je me rappelle bien la première fois que j’ai entendu le skit au début de la chanson Method Man de Wu-Tang où on entend Method Man expliquer à une victime inconnue toutes les façons qu’il allait utiliser pour la torturer. Pour mon cerveau de même-pas-pré-ado, c’était intense.

J’étais dans la chambre de mon cousin à Paris et il a fait jouer le vinyle de Enter the 36 Chambers. Rendu à Method Man, j’ai réalisé que ce qui se passait allait plus loin que la musique. Même une fois la chanson commencée, j’avais les mots « and keep feeding you, and feeding you, and feeding you » solidement pognés dans la tête. C’est à ce moment que j’ai compris la force des skits.

Alors, c’est quoi exactement, un skit? Généralement, il s’agit d’un genre de sketch qui met en scène le rappeur dans une situation extérieure à la musique, parfois placé en début ou en fin de chanson, dont on peut retracer l’origine dans le rap à l’album 3 Feet High and Rising de De La Soul. Moins fréquents aujourd’hui, les skits permettaient aux artistes de bâtir un univers concret autour d’un album à une époque où il y avait beaucoup moins de vidéoclips et surtout, pas de réseaux sociaux ou de YouTube où afficher son identité.

Parfois, une thématique ou un personnage reviennent de façon récurrente à travers un album, voire le catalogue entier de l’artiste. On peut penser à Ken Kaniff, un personnage hyper pervers (oui, plus que Slim Shady) créé par Eminem qui revient dans la majorité de ses albums pour exposer sa perversité.

D’ailleurs, pour le meilleur et pour le pire, le sexe est un thème récurrent des skits. Celui de W Balls sur l’album Doggystyle de Snoop Dogg où l’animateur de radio fictif DJ Salt-E-Nuts, « the biggest balls of them all », introduit la chanson The Shiznit qui suit sur l’album, est un exemple. Ça, c’est drôle et relativement soft. Sauf qu’on peut passer rapidement à l’autre extrême sur Fuck Me de The Notorious B.I.G. qui met en scène une baise entre lui et sa blonde Lil’ Kim, ou sur Pause 4 Porno de Dr. Dre où le producteur se ramasse dans une orgie de stars du porno. Le genre de skits que tu skip quand t’habites encore chez tes parents.

Une des séries de skits qui m’a le plus marqué se retrouve sur l’album Disposable Arts du rappeur américain Masta Ace. Cet album-concept suit la sortie de prison du MC, puis son inscription à l’Institute of Disposable Arts, une université fictive où les gens vont apprendre la culture hip-hop et plus précisément, le rap. Il y rencontre son coloc de résidence assigné, le stéréotype du blanc de la banlieue américaine qu’Ace guidera à travers la difficile entrée à l’école du rap. Ça peut paraître ridicule à l’écrit, mais c’est en écoutant les skits de Disposable Arts que la thématique de l’album prend tout son sens.

On retrouve sur Disposable Arts un autre classique du skit : la conversation téléphonique et/ou le message sur la boîte vocale. On se souvient encore de la mère de Kendrick Lamar qui lui demande de ramener sa van à la maison sur Good Kid, M.A.A.D. City, et de son père qui prend le téléphone pour lui demander ses « goddamn dominoes ». D’ailleurs, la série de skits de GKMC est un exemple plus moderne de la pertinence de la pratique, qui permet de créer une narration dans un album. 

La série de skits de GKMC est un exemple plus moderne de la pertinence de la pratique.

La pratique est également courante dans le rap français. Le groupe 113 a par exemple marqué les esprits avec le skit à la fin de leur chanson Jackpotes 2000, où les membres du crew commandent à manger chez un restaurateur qui semble cacher quelque chose. On apprendra dans l’album suivant qu’il crachait dans la mayonnaise et il sera passé à tabac par le 113. On peut également penser à JVLIVS de SCH, dont les interludes interprétés par la voix française d’Al Pacino aident à plonger l’auditeur dans le monde de la mafia underground dans lequel navigue le rappeur marseillais.

Au Québec, on se souvient encore des skits de l’album Hip-Hop 101 du 83 qui reprend un peu la même formule que Disposable Arts, en plaçant 2Faces le Gémeau comme professeur de rap face aux auditeurs, ses élèves. « Un producer sans sampler, c’est comme un DJ sans table tournante », nous enseigne-t-il sagement dans Leçon 1. On peut aussi considérer Me fume 2 joints et Me fume du crack d’Atach Tatuq comme des skits alors que Casco chantonne de façon très ironique ses envies de fumer deux joints au réveil et ensuite, du crack devant Street Fighter 4.

Plus récemment, la performance de Robert Nelson en tant qu’agent de bord qui fait une démonstration de sécurité dans un anglais du Bas très affûté sur Air Bas-Canada me fait encore pouffer de rire. « Once we reach the cruising altitude, you may decide to untie your tite gêne ». Du génie!

Je vous laisse avec cinq de mes skits préférés dans le rap :

Expression Direkt — Arrête ou ma mère va tirer

Groupe très sous-estimé du rap français, Expression Direkt a toujours su mélanger gangsta rap et humour. Ça n’a jamais été aussi évident qu’au début de la chanson Arrête ou ma mère va tirer, où les G’s se transforment en agneaux une fois qu’ils remarquent que la maman est à l’écoute.

Masta Ace feat. MC Paul Berman — Roommates Meet

Je vous en parlais plus tôt, et voilà mon skit préféré sur Disposable Arts. Dans Roommates Meet, Masta Ace rencontre son nouveau coloc, « Paul from Saskatchewan ». Leur échange est hilarant et montre le fossé qui sépare le kid de Brooklyn et celui des plaines canadiennes.

Mobb Deep — The Grave Prelude

Rarement un skit aura autant fait sentir la tension de la rue que celui-ci. Sur fond de pluie, Big Noyd, un associé de Mobb Deep, retrouve le groupe après s’être fait tirer dessus. L’ambiance est dark à souhait et sied parfaitement le mood de The Infamous, le premier album du groupe new-yorkais.

Saian Supa Crew — Le Malade Imaginaire — Intro

Les fous flows du Saian Supa Crew laissent ici place aux talents d’orateurs et d’acteurs du groupe. Le skit fait état d’un rappeur qui arrive à la clinique pour un mal de gorge suite à un show de rap. La théâtralité de l’interprétation amène vraiment le skit à un autre niveau.

Snoop Doggy Dogg — W Balls

Je vous en ai parlé plus tôt, mais c’est de loin le skit qui m’a le plus marqué. Peut-être parce que j’ai écouté Doggystyle abusivement dans ma jeunesse, surement en fait. Dans tous les cas, le mélange entre la voix mielleuse, mais sérieuse de l’animateur DJ Salt-E-Nuts et tous les noms d’émissions complètement ridicules et très sexuels (DJ E-Z Dick in the Jackoff Hour!) donne un skit légendaire qui a aidé à faire de Doggystyle le classique qu’il est.

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