Magali Moraes

Le tour du monde en 45 tours : Gayance

Entrevue sur la vie de DJ sur la route.

Heures de travail irrégulières, équipement lourd et gigs perpétuelles : la vie de DJ n’est pas toujours facile. Mais qu’en est-il des DJ sur la route ? Je ne parle pas de la tournée mondiale de DJ Tiesto, mais plutôt de DJ locaux qui s’aventurent dans d’autres régions du monde. Une mini tournée européenne dans des bars locaux, se trouver des gigs quand on déménage à chaque 6 mois, essayer de faire vibrer la foule étrangère sur les sons d’ici : voici le genre de défi auxquels font face les DJs sur la route. Ce sont les sujets que nous aborderons dans cette minisérie avec 3 DJs voyageurs qui font le tour du monde en 45 tours.

Après avoir jasé à Walla-P, aujourd’hui on discute avec la DJ montréalaise Gayance.

De Montréal au Brésil

Gayance aime toucher à tout. Impliquée dans la programmation de nombreux festivals et jouant un style éclectique électro-afro-latin, on peut l’attraper partout autour du globe. Après un long périple européen, elle est revenue au bercail avant de repartir de plus belle pour le Brésil. Avec elle, on a discuté de l’importance de l’authenticité et des habiletés nécessaires pour s’adapter à des contextes particuliers à l’étranger.

QUEL EST TON SETUP DE DJ POUR ÊTRE MOBILE SUR LA ROUTE ?

Si je vais en Europe, je ramène des vinyles en plus de 2 clés USB. Mais quand je vais en Amérique du Sud, j’ai tendance à voyager hors du contexte de DJ et garder des vinyles en plus d’en acheter d’autres en faisant des échanges, c’est un peu beaucoup pour mes petits bras.

COMMENT PRÉPARES-TU TES SETS POUR RESTER PRÈS DE TON STYLE TOUT EN T’ADAPTANT AUX GOÛTS LOCAUX ?

T’sais, la gentrification culturelle commence toujours avec les « DJ gringo » qui viennent imposer un certain style sans respecter le contexte culturel dans la ville où il/elle/iel est de passage. Donc j’observe beaucoup, j’écoute les promoteurs, DJs et musiciens avec qui j’ai des conversations, sur ce qui se fait de nouveau et intéressant dans la ville où je joue. J’essaie surtout de comprendre le contexte socio-politico-culturel.

Je n’oublie pas que je suis une invitée et que ce n’est pas correct de prendre sans comprendre, comme un colon qui ferait une nouvelle découverte musicale.

Ensuite, je réponds musicalement à ce que la scène offre par des sons qui m’interpellent. Par exemple, en ce moment, je suis à Salvador de Bahia, la province avec la plus grande diaspora d’afrodescendants hors de l’Afrique. Ma réponse à leur musique, c’est la musique haïtienne. À Bruxelles, c’est la beat scene de Los Angeles qui nous a tous fait « piupiuté ». À Amsterdam, c’est plutôt la black electronic music qui vit bien là-bas, comme si on était à Londres ou New York.

QUELLE EST LA SÉRIE DE GIGS LA PLUS INTENSE QUE TU AS FAITE ?

HAHA ! How am I still alive? Je viens de compléter 3 week-ends à mixer 3 jours de suite dans 3 villes différentes. Sinon, je vais toujours me rappeler mon premier Euro Tour en 2017. J’ai fini l’année à mixer à Berlin jusqu’à 4 am avant de partir direct vers l’aéroport pour prendre un vol pour Amsterdam, où je jouais le lendemain.

Que Dieu bénisse le Volkshotel qui a deux clubs after hours et la meilleure hospitalité du monde : j’ai pu récupérer en prenant un bain chaud sur le toit.

QUELLE EST LA PREMIÈRE CHOSE QUE TU FAIS QUAND TU DÉBARQUES DANS UNE NOUVELLE VILLE ?

En premier, je prends une marche jusqu’au record shop le plus près d’où je suis logée. Comme ça je me familiarise avec le quartier. Ensuite, je vais manger du street food : idéalement à l’endroit le plus grimey avec le plus de locaux possibles. Souvent dans des villes comme Sao Paulo, Bruxelles, New York et Amsterdam je connais bien les disquaires et certains commerçants alimentaires alors je retrouve mes vieux homies.

EST-CE QUE CERTAINS DE CES ENDROITS SONT DEVENUS COMME UN DEUXIÈME CHEZ-SOI ?

Définitivement, Sao Paulo, Bruxelles, New York et Amsterdam sont mes deuxièmes maisons. J’ai une gang d’amis proches dans chaque ville et mes endroits favoris où les commerçants m’appellent « La DJ canadienne ».

J’ai mes fans qui sont des ride or die qui m’écrivent toujours. C’est un amour qui m’a souvent rendue émotive en plein DJ set. C’est rough être rien à la maison pendant que d’un autre côté tu fais partie de la soundtrack de moment clé de la vie de gens complètement étrangers à notre culture et notre environnement familier. La musique c’est puissant.

COMMENT ARRIVES-TU À TROUVER UN ÉQUILIBRE DE SANTÉ PHYSIQUE ET MENTALE SUR LA ROUTE ?

Je suis encore en train d’apprendre. Au début, je ne comprenais pas pourquoi j’étais fucked up mentalement après mes tournées. Il faut dire que depuis 2016, j’ai pas fais plus que 4 mois de suite à Montréal et que j’habitais en Europe pour bâtir ma carrière et juste vivre une expérience qui allait me challenger.

Les gens aiment bien projeter leur insécurité et jalousie sur le succès d’autrui. Mentalement, ça m’a beaucoup affectée. C’était dur parce que je vivais tout ça toute seule, puisque mon agent est en Europe et que je n’ai pas d’équipe à la maison. J’avais l’impression de vivre une double vie, différente de celle qui était sur mes stories Instagram. C’est tough pour l’égo. Après, j’ai juste décidé d’être sincère et de ne pas créer de fausses images de mes expériences.

Imaginez jouer dans vos places de rêve et vous êtes toujours seule : seul.e à l’aéroport, seul.e dans votre chambre d’hôtel, seul.e dans le club et vous connaissez pas les autres artistes et parlez pas leur langue. C’est rushant. J’ai juste hâte de faire un peu plus d’argent pour voyager avec une gang d’amis. J’ai eu beaucoup d’histoires où ma vie était en danger en sortant d’une gig : les gens n’ont pas conscience qu’être une femme noire sur la route c’est une expérience remplie de vulnérabilité, de sacrifices, de misogynoire, mais aussi pleine d’empowerment pour mes petites sœurs (comme Glowzi) qui feront la même chose plus tard.

QUELLE EST LA DIFFÉRENCE DANS LA RÉCEPTION QUE TU AS EN TANT QU’ARTISTE ICI ET AILLEURS ?

C’est un paradoxe. La dernière fois que j’ai écrit publiquement « nul n’est prophète dans son pays », j’ai eu droit à des commentaires misogynoirs de la part d’un gérant d’artistes à Montréal. Alors, je ne sais pas trop comment l’aborder sans qu’on prenne mon discours comme quelqu’un qui se plaint la bouche pleine ou autre.

Le public montréalais est très particulier. Je me sens toujours plus libre musicalement ailleurs qu’à la maison. La culture du DJ résident et de son public fait que les crowds à Montréal sont toujours dans le confort musical d’entendre les mêmes chansons, au même endroit, avec le même type de gens. Il faut briser ce confort et peu de DJs locaux le font bien.

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