Jérémie Dubé-Lavigne

Les Rencontres de création de Natashquan  : pourquoi aller si loin pour se sentir soi-même ?

Récit musical au pays des galets.

C’était la quatrième fois cet été que je participais aux Rencontres de création de Natashquan, une initiative citoyenne qui a vu le jour en 2013, entre autres pour pallier au déménagement des ateliers de Gilles Vigneault vers la résidence du poète à St-Placide. Pour les Macacains (on peut aussi dire Natashquanais, mais personne dit ça) et les curieux de passage, les Rencontres permettent de goûter à une vaste diversité d’offre culturelle : beaucoup de chanson, de poésie, mais aussi de l’art visuel et conceptuel. Pour les artistes invités, une dizaine cette année, on est loin des trucs de création standards : pas de mentors, pas d’ateliers, pas d’horaires, pas de collaborations forcées. Seulement la certitude qu’au soleil couchant, on va voir ou entendre le travail des autres dans un des magasins des galets, ces cabanes à pêche traditionnelles qui ponctuent l’horizon du village nord-côtier. Puis on mange. Très bien. Et toujours chez quelqu’un de très bien. Et on se rappelle à quel point on a bien choisi nos métiers. Voici donc, sans prétention de critique ou de couverture médiatique, le récit incomplet de mes Rencontres de création de Natashquan 2018.

Début août, je finissais une belle courbe de spectacles Charlevoix-Saguenay-Lac-St-Jean avec mon amour de trio. À l’Anse-St-Jean, ma van de location repartait à Montréal et emmenait ma blonde voir les Perséides. Mon amie Marcie, elle aussi une habituée des Rencontres, me ramassait vers le presque bout de la 138 (non, Natashquan n’est pas la fin de la route, y a encore la communauté Innu Nutashquan, puis Pointe-Parent et Kegaska). En chemin, nous ramassions une autre accro des Rencontres, la poète nomade Véronique Bachand et on a fait la stretch d’un coup en écoutant Desjardins, en ne s’arrêtant que pour gazer. [Un merci à l’organisme LOJIQ pour le coup de pouce au transport.] Autrement, les performances des artistes sont bénévoles à Natashquan et ceux-ci sont nourris grâce à quelques petites commandites et au bon vouloir de Macacains motivés qui offrent aussi l’hébergement à même leurs maisons. Merci!

Le soleil dormait dur quand on est arrivé. On a stationné le Rav-4 dans le sable, à côté de l’Échourie, resto-bar de qualité supérieure et lieu culturel de ralliement. Fallait trouver le monde. À cette heure-là, c’est facile, tu suis les flammes. Michel Villeneuve avait starté le feu comme d’hab. C’est là un de ses talents, avec le fait d’écrire des belles tounes et d’avoir mis au monde Maxim Villeneuve, 15 ans bientôt, dont la voix et la gentillesse grandissent d’été en été.

Dans les lueurs du bois de grève qui brûle, je reconnus d’autres visages : Antoine Corriveau et Marie-Claudel Chénard. Des nouvelles faces qui arrivaient aussi : le folkman David Portelance, l’artiste visuelle Marion Paquette et la poète Sara Dignard. Bilbo Cyr, slammeur de la Baie-des-Chaleurs, finit par retontir, il était parti coucher sa petite Soli, prometteuse artiste du crayon ou de la plume.

L’épicerie ferme à 18h. Quand y te manque de quoi, faut que tu te débrouilles seul, ou que tu te sois arrangé pour pas que tes voisins t’haïssent trop.

Puis y avait les vrais Macacains : Alain Landry, Éric Landry, Carol « Caminis » Landry, Mathieu Vigneault. Y a pas une tonne de noms de famille là-bas, mais y a assez de prénoms pour distinguer chacun des géants qui y vivent. Natashquan, c’est comme une île, dans le fond, t’es à une heure et demie du Havre-St-Pierre. Pis l’épicerie ferme à 18h. Quand y te manque de quoi, faut que tu te débrouilles seul, ou que tu te sois arrangé pour pas que tes voisins t’haïssent trop. C’est peut-être un peu ça qui forge des personnalités à la fois fortes et aimables. Des gens qui veulent beaucoup. Comme Caminis qui avait parti un feu au spot habituel, sans se rendre compte qu’on en avait déjà un beau 100 mètres plus loin.

Ça partait avec un sourire. Après juste deux petites Black Label, j’allai m’installer pour une semaine encore au deuxième étage de la Palmyre, la cabane du bœuf de l’aïeul Palmyre Doyle née Vigneault, où je dors comme les bûches qui font les murs dans un courant d’air marin, bercé par les vagues et le bruit de la chaufferette.

C’est un gros soleil qui m’a réveillé assez tôt toute la semaine. Je m’étais emmené de la job : un début de grosse toune qui parle de funérailles. J’avais mes coupures de journaux, deux guitares, un gros cahier à finir et un autre à commencer peut-être. Rambo devant l’armée. Me restait juste à vivre des choses et à manquer de sommeil. Comme ça que ça marche. Pis là-bas, si tu vis rien, je pense que c’est parce que tu vois rien. La mer est là, tout le temps, comme la vie, pis faut un moment donné que tu plonges dedans.

Pis tiens, faut que je la conte celle-là. La troisième ou quatrième nuit, on pogne une bulle au cerveau d’aller se baigner vers 2h du matin. Faisait pas vraiment chaud, mais nous l’étions un brin. On part allumer un feu sur la plage, question de se sécher les bobettes. On était cinq ou six, incluant Alexandre Bernhari et Laurie « Du Printemps » Bédard, qui étaient arrivés en ville sur le tard. Sauf que l’eau brûlait les mollets de froid, donc y a juste Claudel qui s’est pitchée au complet. Mais c’est pas ça que je voulais tant conter. L’affaire c’est qu’on s’est garroché chacun dans nos serviettes pis au milieu du grelottage, Laurie et moi fûmes épris d’une envie de nous chamailler dans le sable. Pas violent, juste tsé, du petit tiraillage de tannants. Ben y a fallu qu’un tas de branches apparaisse du néant, vienne se crisser sous l’orteil de la poète et vienne crochir son index de pied ben comme faut. L’histoire se résulta avec une ride de pick-up jusqu’à l’hôpital d’Havre-St-Pierre avec le seul gars apte à conduire au volant, mon chum Michel, et une nuit à l’hôpital où Laurie et moi dîmes beaucoup de blagues de pénis. L’infirmière rousse avait un bon sens de l’humour, mais la docteure pas tant. Elle a même pas ri quand, une fois l’orteil replacé et immobilisé, je lui ai demandé : « Mais là, est-ce que Laurie va pouvoir faire son tournoi de soccer? ».

Tout ça pour dire que c’est ce matin-là, quand mes amis dormaient les sièges baissés dans le pick-up, en attendant l’ouverture de la pharmacie, que j’ai eu la force de finir ma toune. Ou la non-force. Écrire c’est dur, mais ça doit pas être forçant. Pas plus forçant que de dire « oui » quand la gang va se baigner. Parce que c’est dans l’eau que ça se passe. Pis même si tu te trempes juste les mollets, ben t’as fait un bout. Pis tu finiras demain.

Ça se passe dans l’eau comme sur un stage. Le jour suivant l’aventure de l’orteil, les anciens participants, dont je faisais partie, ont organisé un show su’l’fly à l’église. La Messe des Anciens, qu’on a appelée ça. Décidé et mis en scène en une couple d’heures, le mot passé dans le village comme une traînée de poudre à gâteau des rois de la Côte-Nord, l’église s’est remplie quasi jam-packed. Un show traitant surtout de fraternité et de la mort. Marcie et Véronique Bachand avec leurs mots bien choisis, Maxim aux back vocals, moi qui a appris à jouer de l’orgue pour le trip, puis Bilbo, dans son non-habit de curé, qui chanta la mort de Norbert. Norbert Landry travaillait au quai de Natashquan et a quitté le village il y a un peu plus d’un an. Un des seuls qui faisait l’unanimité ici. Comme devant la mer, on s’est pitché dans le monde de la place pour finir par gagner, je crois, notre place chez eux.

On a refait l’exercice, cette fois tous les artistes des Rencontres ensemble, dans un show collectif à l’Échourie le samedi. Alain Landry m’a encore fait pleurer. C’est de lui que je tiens la phrase : « les gars, plus on a l’air tough, plus on est laids quand on braille ». La p’tite Soli à Bilbo aussi m’a tiré une larme, elle qui en avait plein la face à se tenir debout jusqu’à la fin de la toune. Y a aussi Claudel qui m’a rentré dedans. C’est une vraie musicienne qui gagne à ce qu’on écoute ses chansons au complet. Elle sort un disque bientôt, en passant. Laurie a fait de la grosse poésie sale avec tout ce qui s’était passé et m’a rebaptisé Louis-Princesse. J’assume. Et m’excuse encore. On a joué mon hit de l’été : Deux pouces, qui devrait se ramasser l’an prochain au palmarès des radios qui sont ok avec le fait de répéter souvent le mot « bizoune ». Je passe par-dessus du bon stock, mais comme je disais au début, ceci n’est pas une couverture journalistique. J’essaie juste de vous faire catcher le buzz que je vis depuis une couple d’années en allant si loin.

Y a Laurie qui me dit que les Rencontres de création de Natashquan, c’est comme passer une semaine la tête sous l’eau pendant que c’est toute la surface qui flambe. Pis Portelance d’ajouter « osti qu’on est ben ». Ben là, je suis dans mon appart d’Hochelaga, j’ai à boire et à manger, j’écris encore, chu ben, mais une partie de mon ADN dort en haut de la Palmyre à attendre d’aller se baigner encore.

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