Jim Greco

Les skaters sont des artistes

Petit guide à l'usage des non-initiés sachant apprécier les belles choses.

J’ai découvert la culture du skate il y a quelques années à peine. C’était un samedi après-midi et, comme les 4 autres personnes de mon âge qui ont encore la télé, je zappais frénétiquement quand je suis tombé sur l’émission « King of the Road ».

Diffusée sur Viceland depuis 3 saisons seulement, le concept de King of the Road existe depuis 2003. Inventé par le fameux Thrasher Magazine, il s’agit d’une compétition dans laquelle trois équipes de skate partent en roadtrip et doivent réaliser des défis pour accumuler des points. Les défis vont de « faire un ollie par-dessus ton coéquipier » à « Bois ta propre pisse ». Ça ratisse large, mettons.

Coup de foudre instantané pour le fan de bonne télé en moi : c’est impressionnant, motivant, drôle en criss, en plus d’être une fenêtre ouverte sur l’univers du skate. Bref, un putain de jackpot.

Malgré tout, mon lien avec le skateboard est resté plutôt en surface. L’été a passé, je me suis fait voler deux vélos. Alors, écœuré de me faire buster mes trucs, j’ai décidé que mon prochain achat de transport serait un skateboard.

Un an plus tard, ayant eu la piqûre comme un ado de 2003 qui vient de découvrir Blink-182, cinq skateboard s’empilent désormais dans ma chambre. Chaque mois je reçois dans ma case postale ma copie de Thrasher, en plus de m’être abonné à peu près à tous les comptes Instagram de skate que je vois passer. J’ai aussi commencé à pratiquer mes ollies (non sans blessure et mal de dos le lendemain au travail). 

Peut-être que je passe pour un poser qui a découvert le skateboard via des canaux mainstream. Mais la vérité c’est que je m’en fous, parce que je ne consomme pas le skate comme on consomme un sport *alerte au gros statement* : je le consomme comme un art.

Le skate et l’art visuel

En vérité, bien que le skate soit souvent vu comme une culture thrash et chaotique (ce qui n’est pas tout à fait faux), la création y occupe une place importante. Pour un skater, le quotidien c’est partir à l’aventure avec des amis dans une ville quelconque à la recherche de spots nice, qui lookent bien pour les skaters. Une fois arrivée sur les lieux, l’équipe déballe le matériel (lumière, génératrice, ciment s’il y a des craques à patcher) puis filme des tricks jusqu’à ce que les skaters soient fatigués (ou chassés par la police).

Trouver LE spot pour les skaters c’est fondamental puisque c’est un sport qui se vit et se partage par l’image. Après tout, sans photo ou vidéo de votre tricks, personne ne peut prouver que c’est bien arrivé. D’où l’intérêt de trouver un endroit pour filmer qui sera beau, original et tape à l’œil. S’il est dangereux, c’est un bonus.

Et c’est là que le skate nécessite de la créativité. Les riders doivent penser « outside the box » : là où les gens verront des escaliers, ils trouveront une rampe à grinder ; ce qu’on croyait être une corniche est en fait l’endroit parfait où faire un drop; dans une piscine abandonnée se cache un bol incroyable pour faire des tricks que seul un œil avisé saura déceler.

Et puisque l’image occupe une place si importante dans la culture du skate, plusieurs formes d’arts visuels s’y sont greffées. Pensons entre autres aux graffitis, moyen idéal pour décorer un endroit pour d’éventuelles photos, ou aux illustrations qui viennent orner les decks de skate :

Série « sun-bather » de Chocolate

Cocaine par Fucking Awesome (P.S. C’est ma compagnie de skate pref)

Création de Studio.

Évidemment, la photographie joue aussi un rôle important dans cette culture. Difficile de rester de marbre devant des clichés comme celui-ci, même pour quelqu’un qui se calisse du skate :

Skater : Evan Smith — Crédit photo : Brian Gaberman

Skater : Zion Wright — Crédit photo : Michael Burnett

Le skate et le cinéma

Le cinéma occupe également une grande place dans le skateboard, grâce aux skate tapes. Produites par des compagnies, des sponsors ou de manière indépendante, les skates tapes sont des compilations des meilleurs tricks réalisés par les membres d’une équipe, ou un skater en particulier. Le skate tape « de base » présente généralement un après l’autre des courts segments appelés « parts », dédiés à un ou une skater pour montrer le meilleur de ses réalisations des derniers temps. La dernière « parts » d’un skate tape est souvent réservée au skater de l’équipe s’étant le plus démarqué durant le tournage. Celui ou celle qui a réalisé les acrobaties les plus impressionnantes.

Pour un skater, être celui qui termine un skate tape revient à récolter les grands honneurs.

Et encore une fois, la créativité est au cœur de ces courts, moyens ou longs métrages, certains étant devenus culte avec les années. Nommons entre autres Video Days ou bien Mouse de la compagnie Girl, tous deux réalisés par Spike Jonze. Oui oui, LE Spike Jonze. Il est d’ailleurs le premier réalisateur de film de skate à avoir remporté un Oscar. Spike Jonze est aussi reconnu dans l’histoire du sport pour avoir amené un ton différent et original aux productions cinématographiques du genre, comme en témoigne le clip suivant. Qui aurait cru voir un hommage à Charlie Chaplin dans une vidéo de skater?

Dans la catégorie des films cultes, les skate tapes de la compagnie Alien Workshop sont aussi souvent cités comme des petites « bibittes de l’industrie ». Constatez par vous-même avec Memory Screen. 

Plus récemment, des skaters comme Jim Greco ont aussi poussé le genre encore plus loin en expérimentant…

Le skate et la musique

Impossible de parler d’art et de skate sans parler de musique. Et c’est plutôt logique, puisque chaque « part » d’un skate tape vient avec sa chanson thème. Si vous avez pris la peine de regarder les quelques extraits déjà partagés plus haut, vous avez surement remarqué que la musique est en fait utilisée pour ponctuer les films et ajouter du rythme entre les tricks.

Appuyées par les chansons, les parts de skate viennent donc avec un mood bien à elles, et arrivent à nous parler et à générer des émotions sans qu’un seul mot ne soit prononcé (sauf ceux de la chanson, évidemment). Il m’arrive parfois d’être étonné de constater à quel point certaines vidéos de skate sont scénarisées et que c’est la musique qui donne les clés du scénario.

Selon moi, le meilleur exemple est la part de Nyjah Huston réalisée pour Nike SB, où la musique et les paroles de Meek Mill sont une réponse directe aux images.

La question maintenant : qu’est-ce qui joue dans les vidéos de skate? La réponse : toute.

La trame sonore viendra se coller au style de glisse du skater, à son attitude, bref à sa personnalité. Certains skaters font la promotion d’un mode de vie sain, pendant que d’autres se pètent des cannettes de Pabst dans le front. Avec le temps, il y a eu autant de genres musicaux que de skaters qui se sont retrouvés dans ces vidéos : punk, metal, hip-hop et même jazz. Cette part plus que classique de Mark Gonzales, captée aussi par Spike Jonze, en est un bon exemple.

Notons aussi la part de Antwuan Dixon incluant un remix de Notorious B.I.G.

Il y a même de la place pour le folk et le indie dans le skate. Foundation dans la dernière part de Corey Glick, c’est pas mal ça.

Le skateur et l’art

Honnêtement, je ne saurais pas vous dire ce qui est bon trick ou un mauvais trick. Je ne serais pas capable de vous expliquer c’est quoi un 360 noseblunt, ou quelle est la différence entre un pop-shuv-it ou un late-shuv-it. N’en déplaise au puriste, je connais peu la partie « sportive » du skate.

Par contre, je peux vous dire si une vidéo de skate ou une photo d’un trick m’a touché. Les skateurs sont pour moi des artistes à part entière. Certains de mes riders préférés le sont simplement parce qu’ils skatent avec les mains dans les poches, ou parce que leur swag est nice. D’autres parce qu’ils sont extrêmement techniques. Certains complètent des tricks de manière tout à fait chaotique, alors que d’autres sont ultra chirurgicaux dans leur approche.

Pour moi, un trick complété, c’est une œuvre qui peut s’apprécier de manière subjective, même par les non-initiés.

On assiste ici au parfait mélange entre sport et art. Un univers où le trick réussi n’est qu’une partie de l’exploit ; où le comment, le pourquoi et le avec qui importe aussi dans la « qualité » du trick. Un trick complété, c’est une œuvre qui peut s’apprécier de manière subjective, même par les non-initiés.

Les skaters ont entrepris une démarche qui dépasse le sport, celle de se réapproprier le territoire pour le transformer. Lorsqu’ils la parcourent avec un simple bout de bois et des roues, ils réussissent à métamorphoser une ville en terrain de jeu. C’est non seulement impressionnant, c’est presque poétique. Comme ça.

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